Tolkien, voyage en Terre du Milieu, à la BNF

Depuis le début des années 2000 et la trilogie du Seigneur des Anneaux de Peter Jackson, tout le monde connaît le monde d’heroic fantasy appelée la Terre du Milieu : ses hobbits, ses elfes, ses orcs, ses nains, Frodon, Bilbo, Aragorn, Arwen, Legolas, etc. Mais finalement, son auteur a été éclipsé par le monde qu’il a créé et qui a inspiré de multiples adaptations, copies et pastiches au point que la Terre du Milieu est connue pour sa dimension fantaisiste mais très peu comme une œuvre littéraire. C’est donc l’immense mérite de l’exposition sur Tolkien à la Bibliothèque nationale de France que de redonner toute sa dimension littéraire à la Terre du Milieu et sa force créatrice à son auteur, un certain J. R. R. Tolkien.

L’exposition proposée par la BNF est réalisée sous le commissariat de Vincent Ferré, professeur de littérature comparée à l’université de Paris Est-Créteil, et de Frédéric Manfrin, conservateur en chef au département Philosophie, Histoire et Sciences de l’Homme de la BNF et il faut d’ores et déjà les saluer pour l’intelligence de leur réalisation : le parcours de découverte, ce « voyage » en Terre du Milieu et ses étapes, la présentation des œuvres, la mise en regard entre les manuscrits de Tolkien et les manuscrits médiévaux ou les peintures — tout est admirablement pensé, exposé, dans une muséographie d’une grande qualité. Il est bien difficile de faire des expositions sur le travail littéraire, et celle-ci est peut-être la plus réussie qu’il nous ait été donnée à voir.

Cette réussite tient dans la manière dont l’exposition redonne toute sa place à Tolkien l’écrivain et au processus créatif, littéraire et intellectuel de la construction d’un monde, celui de la Terre du Milieu. Cette attention plus grande à l’écrivain et l’homme derrière l’oeuvre est dans l’air du temps (ainsi en atteste le récent film simplement intitulé Tolkien), mais ici c’est une plongée en profondeur dans ces différents aspects.

Tolkien fumant la pipe dans son bureau de Merton Street, Billett Potter, 22 September 1972 © Billett Potter, Oxford, https://www.bnf.fr/fr/agenda/tolkien-voyage-en-terre-du-milieu

Le parcours est organisé de manière thématique : après une introduction générale et une chronologie (qui en elle-même est déjà un vrai trésor et donnait furieusement envie de la prendre en photos), le visiteur plonge dans la Terre du Milieu en explorant tour à tour les lieux, les langues (formidable arbre des langues que Tolkien avait dessiné et qui est reproduit sur un panneau géant), les peuples et le rapport de ces peuples au monde (la nature, la chevalerie, la guerre). L’exposition s’interroge également sur le rôle des femmes dans l’oeuvre de Tolkien. En quelque sorte, le visiteur reproduit le périple de l’Anneau à travers les Terres du Milieu (superbe carte qui en retrace les étapes entre Le Hobbit et Le Seigneur des Anneaux), ce qui permet au connaisseur comme au profane de s’immerger facilement dans le monde présenté.

(Et en réalité, c’est peut-être le connaisseur moyen qui peut être décontenancé avec l’utilisation des traductions françaises plus récentes. D’ailleurs qu’il me soit permis ici d’évoquer un souvenir nostalgique : ma lecture du Seigneur des Anneaux, dans la traduction française publiée chez Christian Bourgeois, remonte à l’année où j’ai passé le bac et où Changeling: the Dreaming est sorti. J’ai donc lu les deux en parallèle, sur la plage du Rozel, alternant entre longues séances de lectures et sessions de surf jusqu’au coucher du soleil. On comprendra donc aisément que cette plongée en Terre du Milieu était également une puissante madeleine de Proust.)

Outre le rapport bien connu de Tolkien, le philologue et spécialiste des langues germaniques (sa traduction et son commentaire de Beowulf font encore autorité), et les langues, l’exposition montre sa méthode de travail : Tolkien, on le sait, dessinait des cartes et ce sont ces cartes qui lui permettaient d’écrire ensuite. Ce rapport entre la représentation spatiale et la narration est fascinant et permet de comprendre que Tolkien avait non seulement un désir de réalisme mais également voulait visualiser avant d’écrire.


Carte imprimée de la Terre du Milieu
Annotée par J. R. R. Tolkien et Pauline Baynes – 1969
© Bodleian Library/ The Tolkien Estate Ltd & Williams College Oxford Programme, https://www.bnf.fr/fr/agenda/tolkien-voyage-en-terre-du-milieu#bnf-galerie

L’exposition présente également les inspirations littéraires de Tolkien : les mythologies germaniques et scandinaves, bien sûr, mais également la matière arthurienne, notamment via les Préraphaélites qui ont également inspiré Tolkien dans son style de peinture et de dessins.

Mais plus fascinant encore est la découverte de la manière dont Tolkien prenait des notes, de son écriture à présent connue par la police de caractères à laquelle il a donné son nom, avec plusieurs couches, visualisées par des couleurs différentes. (Et le MJ rôliste qui est en moi ne pouvait que s’extasier et se conforter en réalisant qu’il avait la même méthode.) Les manuscrits — prêtés par la Bodleian Library — sont formidablement mis en valeur, et notamment la double page des premières versions de l’épisode devant la porte de la Moria.

L’antre d’Araigne, 1944 © Bodleian Library/ The Tolkien Estate Limited, https://www.bnf.fr/fr/agenda/tolkien-voyage-en-terre-du-milieu#bnf-l-exposition-en-d-tails

Le parcours de découverte, le voyage, s’achève donc, à l’instar de Frodon, en Mordor de manière assez spectaculaire, occasion pour les commissaires de rappeler que Tolkien avait connu les champs de bataille de la Somme mais suivait également avec dégoût la montée des fascismes sur le Continent dont le Mordor est clairement une métaphore puisque cette Terre du Milieu est l’Europe de rêves (et de cauchemars) que Tolkien réinventait et ré-imaginait sans cesse.

Le tour de force de l’exposition s’ensuit alors, et comme les elfes qui seuls avec leurs nefs peuvent suivre la route invisible vers les Terres de l’Ouest, nous quittons la Terre du Milieu… pour les Terres éveillées, notre monde. L’exposition se termine ainsi sur un portrait de Tolkien, le professeur à Oxford, l’érudit, le catholique ami de C. S. Lewis, le mari et le père de famille qui écrivait des lettres du Père Noël à ses enfants et également Tolkien l’écrivain qui a publié de nombreux autres ouvrages, et notamment son Fäerie, remarquable d’intelligence et de simplicité.

Ce qui émerge alors est un visage différent du conservatisme bien connu de Tolkien. Conservateur, il l’était assurément, ainsi que sa description de l’industrie Saroumane avec ses uruk-hai artificiels détruits par les ents représentant la révolte des forêts en atteste. Pourtant, ce conservatisme, nourri également de l’imaginaire impérial ainsi  qu’à la tradition du fantasme préraphaélite des valeurs chevaleresques, s’éclaire ici d’un autre jour : il correspond effectivement, à l’instar des Préraphaélites, à une quête de sens, d’une société où les relations humaines primeraient sur celles de l’économie industrielle. D’où son attachement à la campagne d’Oxford (et la campagne anglaise en général), d’où sa description de ces hobbits, bornés, méfiants, mais finalement si généreux et capable de courage, si humaines en somme.

Tout au long de ce fabuleux parcours, de courtes vidéos (tirées d’un documentaire de la BBC de 1968), des extraits de lectures de Tolkien de certains de ses poèmes (notamment en elfique) permettent de voir et d’entendre le Professeur et d’incarner cette figure immense. On ressort émerveillés, enchantés et avec une seule envie : (re)lire l’oeuvre du Maître.


Lettre du roi : Lettre d’Aragorn à Sam
3e version – Début des années 1950
Marquette University © The Tolkien Estate Limited/ The Tolkien Trust 2019-2020, https://www.bnf.fr/fr/agenda/tolkien-voyage-en-terre-du-milieu#bnf-galerie

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