Et que celui qui a soif, vienne : un roman de pirates de Sylvain Pattieu

Ils s’appellent César, Fletcher, Marquise, Ferracciolo, Barral, Manon, James, Sullivan, Walkins, Arjen ou Karl. Ils naviguent sur l’Entreprize (brick anglais négrier), sur le Florissant (galion français), sur le Fancy (un clipper pirate) ou sur le Batavia (flûte, navire marchand hollandais) et se retrouveront sur une île loin du monde où ils veulent justement bâtir un autre monde. Tous, épris d’amour et de liberté, croisent le fer sur les mers, plaçant leur liberté et leur propre lois au-dessus de celles des communs. Tous ont également en commun leur soif d’aventures, d’espaces ouverts vers l’horizon et leur rejet de la norme, à moins que ce qui les unit ne se soit forgée dans l’adversité et la lutte commune. Esclaves, marchand de la Compagnie des Indes orientales, compagnons vitriers, coureurs d’aventures pionniers, philosophes, prostituées bannies de France ou soldats travestis, ils sont tous marins, créant hors du monde une société faite de liberté et d’égalité, faisant advenir malgré eux peut-être ce nouvel ordre mondial.

Le roman de Sylvain Pattieu se construit autour de deux parties. La première intitulée « Ancien monde », se divisant elle-même en trois chapitres, se focalise sur la description de l’équipage de quatre navires, l’Entreprize dans le premier, le Florissant et le Fancy dans le second, le Batavia dans le troisième. Au fil de ces trois chapitres, le lecteur découvre une galerie de personnages bigarrée et se voulant presque exhaustive. A ce moment de la lecture, on a l’impression que les personnages n’existent pas en soi mais sont l’incarnation d’un archétype, tout comme les bateaux, que l’auteur veut exhiber pour construire un récit presque sociologique du monde de la piraterie et de la navigation. Dans la seconde, intitulée « Nouveau monde », maintenant que le décor et les personnages sont posés, ce petit monde se retrouve sur une île et tente de bâtir un nouvel ordre plus égalitaire avant d’être balayé par l’ancien (quoique). Des citations ouvrent les deux parties, l’une d’Aimé Césaire, l’autre d’Alban Gellé. Chaque chapitre de la première partie s’ouvre sur un texte en didascalie, présentant le bateau et son équipage, sorte d’entrée en scène du décor et de ses personnages pour la grande représentation à venir.

Le narrateur est l’auteur de ce livre. Des passages plus personnels sur la maladie de sa mère viennent confirmer l’identité de ce narrateur omniscient. Dans la première partie, comme déjà dit, le narrateur installe son récit, il pose ses personnages, pose son décor et commence le récit de leurs aventures en ayant toujours une position d’observateur attentif et empathique. Dans la seconde partie, le narrateur en a fini avec son entrée en matière, il se focalise à présent sur ce qui va advenir de ses personnages et de leur volonté de bâtir un monde plus égalitaire sur cette île laboratoire, hors de tout et propice aux expériences politiques. Il est toujours observateur, maniant ses personnages comme autant de fils pour créer son aventure livresque. A l’image de ses marins inventant une nouvelle forme de société sur cette île loin de tout, le narrateur invente ou tente de créer une nouvelle forme littéraire au croisement du roman et de l’essai historique. Il navigue entre l’un et l’autre de ces formes, ni complètement roman ni essai sur la piraterie, inventant au fil des pages une forme littéraire nouvelle, à mi-chemin.

Alors qu’en est-il du lecteur ? La première partie, plus documentaire que littéraire, emporte toutefois le lecteur dans ce théâtre des batailles maritimes. On sent la volonté de contextualiser et de décrire presque à l’exhaustif le monde de la piraterie, mais les quelques excursions dans la vie personnelle des personnages donne au récit un surplus littéraire et permet au lecteur d' »entrer » dans le roman. La seconde partie, l’auteur en ayant fini avec la présentation de son monde, est plus littéraire, les personnages agissent, les scènes d’affrontement se multiplient et le lecteur s’attache plus encore aux personnages et veut savoir ce qu’il adviendra d’eux.

En refermant ce roman, on éprouve une grande joie à l’avoir lu et à s’être embarqué sur ces navires. Quelques éléments peuvent surprendre le lecteur comme lorsque le narrateur évoque la maladie de sa mère. Ces passages paraissent parfois incongrus et coupent l’élan pris alors par le roman. J’avoue n’y avoir guère prêter attention au bout de quelques pages. Peut-être que le lien entre le projet d’écriture et l’expérience personnelle n’était pas aussi perceptible par le lecteur qui du coup voit ces incursions comme des éléments en plus, qui parasitent un peu le récit. Ils ne sont pourtant pas illégitimes, mais leur irruption dans le roman est parfois surprenante. La précision documentaire peut également rebuter certains lecteurs, mais il faut reconnaître à l’auteur sa grande qualité d’écriture qui fait que, malgré le ton parfois un peu savant, le lecteur peut parfaitement se laisser prendre par l’histoire. Ce qui m’a peut-être manqué en tant que lecteur est de pouvoir entendre les personnages. Le narrateur ne quitte pas sa position d’observateur et ainsi ne se laisse pas déborder par ses personnages. Or, il aurait fallu qu’à un moment ce soient eux qui accaparent le récit. On les sent présents dans le récit et à plusieurs moments on voudrait aller directement à eux, que le narrateur s’efface pour qu’un personnage comme César se déploie pleinement.

Il y a là peut-être une résistance de l’historien. Le narrateur de ce roman contrôle énormément son récit, ne se fait peut-être pas suffisamment confiance en tant qu’écrivain de fiction. J’ai donc hâte de lire Forêt-Furieuse, qui est présenté par beaucoup comme un cap dans la bibliographie de Sylvain Pattieu. Aurait-il franchi le gué ?

 

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