La Horde du Contrevent d’Alain Damasio

Ils sont 23, hommes et femmes confondus, à appartenir à la 34e Horde, lancée depuis l’Extrême-Aval à la conquête de l’Extrême-Amont, lieu de l’origine supposée des vents. Depuis des décennies, les humains ont envoyé des Hordes pour aller vers ce lieu mythique, persuadés qu’en découvrant l’origine des vents qui balaient sans cesse la surface de la Terre, ils trouveront un havre de paix et de tranquillité. Depuis ce temps, les hommes ont développé une relation particulière avec le vent, qu’ils considèrent comme le Créateur de toutes chose sur Terre, eux y compris. Ils ont érigé une sorte de croyance, teintée d’acquis scientifiques, selon laquelle les vents se distinguent en neuf formes, les sept premières se manifestant physiquement à la surface de la Terre, les deux dernières étant purement spirituelles puisque l’une d’elles les habite et fait d’eux des humains. La quête de l’Extrême-Amont est à la fois une quête physique — il faut que les hordes contrent les vents dominants pour remonter à leur origine — et spirituelle, en chemin ils devront affronter les neuf formes du vent, et surtout les deux dernières qui mettent au défi leur existence même. Le quotidien des hordes est peuplé de Chrones, manifestations physiques et magiques du vent qu’elles côtoient avec habitude et prudence. Les hordes sont légendaires parmi le peuple des abrités (ceux qui vivent sous Terre, à l’abri des vents) et, parmi ces hordes légendaires, la 34e est héroïque puisqu’elle avance plus vite que toutes les autres avant elle et que beaucoup pensent que si une horde doit réussir, ce ne peut être que la 34e.

Plusieurs éléments graphologiques font entrer le lecteur dans cet univers mystérieux des hordes, des Chrones et de l’Extrême-Amont.  La pagination est décroissante, la lecture va donc suivre le cheminement de la 34e horde remontant à l’origine absolue. Le vent se manifeste dès les premières pages puisque c’est lui qui vient progressivement déposer sur le papier les lettres puis les mots et les phrases qui ouvriront le récit. Enfin la horde et les éléments qui la composent sont authentifiés par des signes de ponctuation qui ouvre chaque paragraphe, indiquant l’identité du locuteur. Ces signes de ponctuation servent également à transcrire les différentes formes du vent et, en regard, les formation que suivent la horde pour les contrer. Tous ses éléments contribuent à faire entrer le lecteur dans un univers à part, mis en scène dans cette narration ponctuée de repères nouveaux pour lui, ce qui permet à l’auteur de créer dès les premières pages un souffle étrange, une originalité de ton et d’atmosphère qui saisit immédiatement le lecteur.

Extrait de la première page du roman

Puis vient le moment où, passé la surprise de la découverte, le lecteur s’habitue aux éléments graphiques et découvre dans le même temps ce monde pas si étrange.

Les signes de ponctuation qui permettent d’identifier chaque locuteur perdent de leur intérêt quand il devient manifeste que quelque soit celui qui parle, il raconte à peu près la même chose qu’un autre membre de la horde et que cette apparence de diversité dans les points de vue n’est bien qu’une apparence. D’abord parce que le récit est linéaire et les prises de parole de chacun se suivent sans se contredire et en se complétant les unes les autres. Un événement raconté par un personnage va être raconté par un autre, sans que cela n’entraîne une quelconque rupture dans la narration. Pour faire une analogie un peu idiote, les deux personnages voient la même chose, pensent à peu près la même chose, le premier parle puis passe le micro au deuxième qui prend le relais sans que l’on ne note une discontinuité dans les propos. Ainsi il n’y a pas d’omissions, ni de double point de vue, mais un seul et unique récit, pris en charge certes par différents locuteurs mais sans que cela ne débouche sur une pluralité de voix. Enfin, l’effet de point de vue est annihilé par la présence de dialogues dans chaque intervention, dialogues venant d’autres personnages et qui fait que l’unicité du point de vue unique disparaît au profit d’un banal échange de paroles. Une vraie narration avec des points de vues multiples impliquerait des omissions, des contradictions dans le récit et un strict respect de la prise de parole du locuteur, ce que ne fait pas l’auteur.

L’une des formations de la 34e horde

Et pour ajouter à cette déconvenue passée les cinquante premières pages, l’étrangeté du monde de la horde s’amenuise au fur et à mesure du parcours de cette dernière vers l’Extrême-Amont. L’analogie (encore une) avec la création de l’univers est presque trop évidente, ce qui fait qu’à mi-parcours, le lecteur peut prévoir que même si la 34e horde découvre l’Extrême-Amont, il n’y aura pas de paradis et que cette découverte ne fera que les renvoyer à eux-mêmes ce qui ne manque pas d’arriver.

On termine la lecture de ce roman volumineux en se disant tout ça pour ça. Non pas que le roman soit désagréable à lire, il est même plutôt prenant, mais les promesses d’ouverture n’ont pas été tenues sur la durée et paraissent du coup un peu vaines et accessoires. Reste cependant l’originalité dans la stature donné au vent dans ce roman qui interpelle.

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