L’Année des cyclones de Carl de Souza

Les Rozell vivent sur l’île Maurice, au cœur du domaine du Piton. Depuis des générations ils y cultivent la canne à sucre, s’accrochant à ce bout de terre balayé par les cyclones, à cette vie coloniale bientôt emportée par la grande histoire, tentant de survivre en s’improvisant exploitants. Petit, Hans s’est toujours trouvé à sa place dans cette vaste demeure familiale, entre ses parents Maxime et Cécile. Au contraire de sa sœur Lorraine qui a toujours rêvé de quitter le Piton pour la ville et la vie ailleurs. Mais qu’ils aient réussi ou non à quitter le domaine du Piton, ce dernier est toujours resté un marqueur de l’histoire familiale, l’endroit où il faut revenir pour reprendre à bon compte les relations entre pairs et tracer un nouveau sillon. La trajectoire d’Hans, de Lorraine et de Kathleen, puis celle de Noémie passera par cette habitation en bois malmenée par les vents, isolée du reste de l’île, comme bloquée dans un autre espace temps.

Une histoire à trois voix, celle de Hans tout d’abord qui raconte son enfance au Piton, jusqu’à la mort tragique de son père. Vient ensuite celle de Noémie, la fille de Hans et de Kathleen. Depuis la séparation de ses parents, elle a vécu en Australie et revient quelques jours sur l’île pour voir son père et surtout comprendre qui il est, ce qui fait son isolement et son absence d’attachement à sa famille. Enfin celle de Kathleen venue retrouver sa fille au Piton et qui renoue avec Hans, avec ce passé douloureux dans l’espoir de reconstruire quelque chose avec Noémie.

D’Hans, on ne connaît réellement que son enfance. Après la mort de son père, il n’est plus narrateur, se trouve donc décrit par Kathleen et Noémie qui donnent à voir un homme hors du temps, coincé sur son domaine, comme bloqué par la mort de son père, la chute de sa famille, la lente décadence du domaine qu’il parcourt à pied tous les jours comme s’il devait chaque jour se rappeler de son existence réelle, lui qui n’est finalement plus présent aux autres.

De Noémie, on ne connaît que son périple sur l’île à la recherche de réponses pour expliquer cette décadence familiale : le départ de sa mère pour l’Australie, l’absence de contact avec son père et surtout le silence sur sa famille, ses grands-parents et sa tante. Un silence qu’elle ne peut pas combler avec l’aide de son père, trop mutique, mais qu’elle pense combler en étant sur place, comme si le lieu lui-même allait être porteur de réponse. Sauf que le domaine du Piton poursuit sa lente désintégration, et comme il a emporté avec lui Maxime et Cécile, il va en faire de même avec Noémie.

De Kathleen, on apprend le fin mot de l’histoire, l’épisode tragique qui a conduit à la mort de Maxime, un épiphénomène qui cache plus qu’il ne révèle les raisons profondes de cette perte du domaine et de ce cette famille.

L’histoire de l’île Maurice est à peine évoquée, alors même que le roman couvre l’avant et l’après indépendance de l’île. L’auteur fait le choix de rester à hauteur de ses personnages, de cette famille de coloniaux qui ne comprennent pas cette rupture dans l’histoire de l’île, choisissent pour certain d’y rester et de s’y accrocher, alors que d’autres n’ont plus que le choix de la fuite. La famille s’en trouve éclatée et il est intéressant que l’auteur maintienne toujours ses personnages dans la sphère familiale — Noémie cherche les raisons de la séparation de ses parents dans le passé familial d’Hans et de Kathleen mais pas dans l’histoire de l’île —  pour montrer à quel point ils sont hors de l’île, de son histoire et de son évolution. On a alors une vision certes très restreinte mais  passionnante d’un groupe d’individus qui devient étranger à l’histoire d’un pays, et qui ne le comprends pas vraiment. Le premier chapitre qui décrit une émeute mâtée par un contingents de policiers anglais dont fait alors partie Hans, donne la clef du roman. Loin d’une simple saga familiale, L’Année des cyclones est le récit d’une perte, perte de l’innocence d’Hans qui se croyait ancré sur cette île, qui devient étranger à sa propre terre natale, perte du rêve de ces familles Rozell.

La guerre peut se conclure, son frère Sid rentrer couvert de médailles pour prendre la relève de leur père Maxime (à noter que Sid va être tué pendant le conflit), cette grève être gommée par les Anglais, Hans est pris dans un étau dont la mâchoire mobile d’une rangée derrière lui le porte irrémédiablement vers l’immobilisme de cette femme ancrée dans sa revendication. Tandis qu’une pluie de pierres s’abat sur eux comme la première ondée de la saison chaude, assommant l’officier de Mondautière, Hans qui a su se jouer des brimades de l’école primaire, de la surveillance parentale, Hans, qui s’est toujours arrangé pour que les responsabilités les plus contraignantes reposent sur les épaules de son frère aîné, voit se fermer toute issue.

Et ce qui est remarquable dans ce roman réside dans la capacité de l’auteur a décrire en creux l’histoire de cette île, à travers cette famille aveuglée par ses propres intérêts qui refuse ou ne se résout pas à voir le changement.

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