The Deuce (saison 3) de David Simon

En cette veille de réveillon, le quartier du Deuce est fin prêt pour fêter dans l’exubérance et la diversité le passage à l’année 1985. Pourtant les sourires de circonstance masquent mal l’ambiance morose qui s’est abattue sur ses habitants. La drogue s’est répandue dans les rues bousculant les rapports de force qui s’étaient instaurés entre la mafia, la police et les commerçants. Rudy (Michael Rispoli) est de plus en plus contesté, notamment par Frankie (James Franco) qui a développé à la marge et contre l’avis de ce dernier son propre business. Vincent tient toujours son club, comme Paul (Chris Coy) et Abby (Margarita Levieva) son bar, pilier de la vie du quartier, mais les affaires marchent mal, l’épidémie de sida dévaste leur clientèle et leurs amis.  Gene Goldman (Luke Kirby) poursuit son projet de réaménagement du quartier, profitant d’ailleurs de la disparition de nombre de ses habitants et de l’insécurité actuelle pour progresser plus vite, s’appuyant encore et toujours sur le lieutenant Chris Alton (Lawrence Gilliard Jr.). Eileen (Maggie Gyllenhaal) est devenue une metteur en scène reconnue, mais ses films féministes ne font plus recette, ce que Harvey (David Krumholtz) a du mal à lui faire comprendre. Quant à Lori Madison (Emily Meade), elle est devenue une star du X comme elle le souhaitait. Mais bien qu’elle ne tapine plus sur les trottoirs de New York, elle n’en reste pas moins emprisonné dans son statut de femme que l’on possède, à Los Angeles ou ailleurs.

Ainsi s’achève la série The Deuce, après trois saisons incroyables, tant par leur écriture, leur mise en scène et leur jeu d’acteur. Ces trois saisons couvrent la période qui va de 1977 à 1985 et suit une vingtaine de personnages qui travaillent dans le quartier, cherchent à s’y installer ou au contraire à le fuir. La transformation du quartier qu’elle soit voulue (par la municipalité notamment et uniquement pour des questions financière) ou subie (par l’arrivée massive des drogues puis de l’épidémie de sida)  s’incarne et se reflète dans la trajectoire de ces personnages, permettant alors au spectateur d’être à la fois en empathie avec les habitants tout en comprenant les rouages du système. C’est là l’un des grands talents du trio magique derrière la série — David Simon, George Pelecanos et Richard Price — que de ne pas jouer uniquement sur les émotions mais de faire comprendre les mécanismes qui mènent à une éviction, qu’ils soient le fait d’une décision humaine ou le résultat d’un événement soudain. Il est d’ailleurs intéressant de constater que là où les habitants tentent de lutter contre l’épidémie, les promoteurs n’y voient qu’une occasion unique pour vider plus rapidement le quartier.

Magnifique et attachant Chris Coy qui joue un Paul tout en émotions retenues.

La lutte individuelle est au cœur de cette série : tous les personnages ont voulu à un moment ou un autre soit changer leur destinée soit s’investir pour changer celle du quartier (les deux objectifs ne s’excluant pas l’un l’autre). Et la saison 3 vient rappeler de manière implacable qu’il n’est pas possible à l’échelle d’un ou de plusieurs individus de lutter contre un système. Un constat douloureux pour eux qui pensaient par leur présence et leurs actions dans le quartier avoir gagné le droit de parler en son nom.

Tous sont en fait confrontés à l’échec de ce qu’il avait entrepris. Abby qui pensait pouvoir changer une petite partie du monde depuis son bar (par la promotion d’artistes ou de projets) renonce et finit par quitter le quartier (et Vincent). Vincent réussit in extrémiste à se sortir de son association avec Rudy, tente en vain de racheter la liberté de Paul et d’Abby, mais finit comme eux sans rien (en tout cas seul et sans argent). Eileen n’ayant plus aucun financement pour ses films, accepte de rejouer dans des films porno à l’ancienne (elle qui voulait les faire disparaître). Au prix de sa liberté, elle perd son compagnon et ne gagne finalement pas son survie dans le monde des réalisateurs. Lori se retrouve à la rue, après avoir voulue être actrice. Ce retour à la source se clôt tragiquement par son suicide dans une maison de passe.

Sa mort est d’ailleurs l’une des scènes marquantes de cette saison, à comparer avec le cirque suicidaire de Tommy dans Peaky Blinders. Là où le tâcheron de Peaky Blinders en fait un moment grandiloquent (et passablement ridicule), la scène du suicide de Lori est d’une simplicité à la fois touchante et horrifiante qui laisse pantois et désemparé. Et tout cela se joue non dans le jeu des acteurs (Emily Meade comme Cillian Murphy sont des bons acteurs) mais dans l’écriture puis dans la mise en scène. Quant le premier cherche à impressionner, le second cherche à être juste, ce qui le rend plus saisissant.

Une autre scène de cette saison 3 est particulièrement marquante. Il s’agit de la scène dans laquelle Abby veut que des militantes contre la prostitution et la pornographie rencontrent Eileen. Le dialogue entre les deux points de vue (celui des militantes qui veulent interdire et celui d’Eileen qui voit au contraire le cinéma porno comme un moyen d’action) est bien vu. Confronter le personnage d’Eileen aux limites de son action est un choix courageux de la part des scénaristes car le personnage est aimé des spectateurs et le voir ainsi mis en échec par des individus qu’on ne connaît pas est de prime abord déroutant. Sauf que le personnage reconnaît finalement ses limites, et à travers lui, fait reconnaître au spectateur les lacunes de ce genre de discours dans la sphère publique. En terme d’écriture, c’est brillant.

Reste la scène finale. Bien des années plus tard, Vincent est dans le quartier, seul à un bar et il apprend la mort d’Eileen (elle a alors plus de 70 ans). S’ensuit une scène (simulacre de plan séquence) dans laquelle Vincent parcours la rue centrale du quartier de Time Square devenu cet antre de la consommation capitaliste et croise tous les personnages qui sont morts (pendant les trois saisons ou depuis). Les projections lumineuses des magasins qui pullulent maintenant dans le quartier ne parviennent pas alors à effacer complètement le visage de celles et ceux qui en furent un temps son image même, un quartier foutraque, sale et terriblement humain. Mais il n’y a que Vincent (et nous) qui peut encore les voir au milieu de cette débauche commerciale. Une pure scène de cinéma, un pur moment d’émotion, d’autant plus sincère qu’il nous a été donné de voir et de comprendre l’évolution de ces personnages et de ce quartier.

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