The Man who Killed Don Quichotte (L’Homme qui tua Don Quichotte), de Terry Gilliam

Toby Grisoni (Adam Driver) est un réalisateur de second plan, cynique et désabusé. En Espagne dans le cadre d’un tournage d’une pub (utilisant le motif de Don Quichotte face aux moulins à vent), il rencontre un gitan qui lui remet la copie d’un film de jeunesse qu’il avait réalisé 10 ans auparavant dans la région : une adaptation en noir-et-blanc du monument de la littérature espagnole, Don Quichotte. Soudainement ému d’être ainsi confronté à ses rêves et sa vision artistique de jeunesse qu’il a laissés mourir, Toby décide de retourner sur les lieux du tournage pour poursuivre cette redécouverte : un petit village des montagnes castillanes. Il retrouve l’auberge où il tournait, son gérant, la fille de l’aubergiste dont la beauté le séduit et surtout, dans une sorte d’attraction touristique déglinguée de bord de route, l’acteur qui jouait Don Quichotte (Jonathan Pryce)… mais qui, devenu fou, ne sort pas de son rôle et, en voyant Toby, le prend illico pour Sancho, son fidèle écuyer. Une série d’accidents et de catastrophes s’ensuit alors, entrainant les deux comparses dans de « grandes aventures pour restaurer l’âge d’or de la chevalerie » qui incluent des migrants clandestins réfugiés dans une hacienda abandonnée, la police à leurs trousses, un trésor oublié, et un oligarque russe en quête de divertissements…

L’histoire rocambolesque du film est désormais bien connue. Terry Gilliam avait effectué une première tentative en 2000 avec Johnny Depp, Jean Rochefort et Vanessa Paradis. Face aux avions de l’armée espagnole, à la pluie emportant une partie des éléments du tournage et à la double hernie discale de Jean Rochefort, le tournage avait été annulé et la réputation d’oeuvre maudite qui colle à tous ceux qui veulent adapter Don Quichotte et celle d’artiste maudit de Gilliam avaient  été renforcées.  De cet échec était sorti un fabuleux documentaire, Lost in La Mancha, qui avait fait rêvé tous ceux qui l’avaient vu en confirmant la vision onirique de Gilliam qui semblait l’artiste à même de réussir cette adaptation.

Après plusieurs tentatives infructueuses impliquant Ewan McGregor, Robert Wilson, Robert Duval et Michael Palin, Terry Gilliam, qui n’a jamais renoncé à son projet, a finalement réussi à rassembler les fonds nécessaires et à réunir un casting pour le suivre : Jonathan Pryce sera le mythique chevalier à la triste figure, Adam Driver le publicitaire cynique qui offre le contre-point « sensé » à la folie de Quichotte mais qui peu à peu retrouve son imaginaire de jeunesse. Stellan Skarsgard incarne même le producteur de Driver. Plusieurs actrices-mannequins — Olga Kurylenko et Joana Ribeiro — viennent compléter la distribution pour apporter une touche glamour à travers les personnages féminins (ce qui constitue sans doute une première faille dans une vision quelque peu limitée de ces personnages). Le film sort finalement en même temps qu’il est présenté à Cannes en 2018, malgré une brouille avec le producteur portugais Paulo Branco (père de Juan !). L’accueil critique est mitigé, l’accueil public est indifférent voire froid et le film est un échec.

Pendant de longs mois, chez les Boggans, on avait repoussé le moment de voir ce Don Quichotte par crainte de la déception : Terry Gilliam a réussi quelques films et raté beaucoup d’autres et nous étions restés sur la belle impression de Lost in La Mancha. Finalement, nous nous sommes décidés lors des dernières vacances de Noël.

En étant indulgents, on pourrait dire que le résultat est mitigé. Le film fourmille de belles idées et correspond à l’imaginaire, aux obsessions même, de Gilliam et la transposition du propos littéraire de l’oeuvre originale vers le propos sur le cinéma pour coller au média est souvent bien pensée : l’acteur qui devient son personnage, le livre de Cervantès qui devient le script que tout le monde semble jouer, la folie comme seule manière de préserver un regard innocent et merveilleux dans un monde banal et cynique — tous ces thèmes qui font de Gilliam le cinéaste de l’urban fantasy la plus réjouissante et la plus dérangeante aussi parfois.

Mais hélas, le film est plus que bancal. Il part dans tous les sens et correspond en cela aussi à l’univers ou plutôt la méthode Gilliam, c’est-à-dire l’absence de méthode. Pour s’en convaincre, il est possible de comparer ce film avec les précédentes réussites sur le même thème, et notamment son meilleur film et jusqu’alors inégalé, à savoir The Fisher King. La comparaison se justifie : un homme subit un traumatisme qui le persuade qu’il est un personnage d’inspiration médiévale/ fantastique (un chevalier en quête du Graal/ Don Quichotte) ; il rencontre un artiste raté et cynique (Jeff Bridges en animateur de radio déchu/ Adam Driver en réalisateur désabusé) ; l’hésitation permanente, souvent grotesque et incongrue, entre ce qui est réel et ce qui est folie, pour finalement renverser le signifiant des deux termes et permettre à l’artiste déchu de redécouvrir son sens du merveilleux au contact du « fou ». Or cette comparaison laisse Don Quichotte en bien mauvaise position : là où The Fisher King réussissait à allier humour parfois ridicule voire vulgaire à la poésie, celui-ci enfile les situations embarrassantes, les scènes ratées tant elles sont gênantes et les perles. On est plus proche des scènes navrantes de Tideland (notamment celles entre la fille et le cadavre de son père…) qui ratent car il ne suffit pas de proclamer que l’on veut mettre en avant le regard merveilleux d’une fille innocente, d’un enseignant devenu fou ou d’un acteur se prenant pour Don Quichotte — au cinéma, il faut le faire vivre, le donner à voir,  à comprendre ; il faut suspendre l’incrédulité.

Pourquoi ici cela ne marche pas ? La réponse est, semble-t-il, à trouver chez Gilliam lui-même : comme beaucoup d’artistes, il a besoin d’un cadre pour canaliser son imagination, pour lui donner une forme cohérente. Il faut que son scénariste — ou son producteur — lui impose une discipline. Lorsqu’il ne le fait pas, il gâche ses idées qui paraissent alors décousues et sa réalisation verse dans des tics visuels qui sont autant de facilités, ainsi les scènes de descente de police inquisitoriale chez les migrants ou d’autodafé inquisitorial-oligarchique qui perdent tout sens et versent même dans le gênant, ou encore les scènes passablement ridicules dans l’auberge (vision misérabiliste d’une Espagne fantasmée alors que le film prétend prendre appui sur le réel pour y dénicher le merveilleux) ou encore la chosification des femmes. C’est cette discipline artistique qui a permis à Rob Davis de livrer un comics extraordinaire, respectant à la fois l’esprit et parfois même la lettre de l’oeuvre de Cervantès en le relevant d’un humour qui fonctionne sur le décalage là aussi entre les situations et le langage. C’est donc précisément ce langage cinématographique (et scénaristique) qui n’est pas à la hauteur dans ce film.

Tout cela est bien dommage, car, encore une fois, le film regorge de promesses que recèle l’imaginaire de Gilliam. Cette rencontre entre le réalisateur de la folie créatrice et le chevalier qui refuse la fin de l’âge rêvé de la chevalerie semble bel et bien, au terme de plus de 20 ans de péripéties, une rencontre manquée. Jusqu’à quand ?

 

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