Les Indes fourbes d’Alain Ayroles et Juanjo Guardino

« De l’ancien au Nouveau Monde, la fabuleuse épopée d’un vaurien en quête de fortune… » Pablos de Ségovie a grandi dans les rues de Séville au sein d’une famille de brigands qui gagnaient leur pain quotidien grâce aux vols, aux arnaques et aux escroqueries dont ils étaient les maîtres incontestés. Fort du précepte paternel — « tu ne travailleras point » —  Pablos veut aller plus loin et ne pas se contenter de vivoter dans la rue : il veut réussir par tous les moyens illégaux. Malheureusement pour lui, il doit un jour s’embarquer sur un galion pour fuir des victimes mécontentes et le voici parti vers cette Terra Incognita, l’Inde, patrie de l’Eldorado dont rêve tout chercheur d’or. Après une énième escroquerie, Pablo est passé par dessus bord et se retrouve miraculé sur une petite île, peuplée d’hommes noirs, les Cimarrones, esclaves rescapés d’un naufrage qui dans un premier temps envisagent de se débarrasser de lui. Cependant parce qu’il les fait rire, Pablo est ménagé et devient un de leurs membres. Il n’en a pas fini pour autant avec son rêve, et une nuit, il leur fausse compagnie pour s’embarquer de nouveau vers l’Eldorado.

Deux maîtres incontestés de la bande dessinée s’associent pour rendre hommage à la littérature picaresque en proposant, comme il est de coutume, de donner une suite à l’un de ses romans majeurs, La vie de l’aventurier don Pablos de Ségovie, écrit par Francisco de Quevedo, auteur contemporain de Cervantès durant le siècle d’or de la littérature espagnole. Le roman de Francisco de Quevedo se terminait par le départ de Pablos pour les Indes, c’est-à-dire pour l’Amérique. Alain Ayroles et Juanjo Guardino ont alors l’idée d’écrire ses aventures en terre amérindienne.  Pour l’occasion Delcourt a fait les choses en grand : l’album a été publié dans une édition grand format de 160 pages, ce qui permet de profiter au mieux de la qualité graphique et scénaristique du récit et évite une publication en deux ou trois tomes qui aurait nui aux nombres effets narratifs déployés.

On retrouve dans ces Indes Fourbes toute l’ingéniosité des auteurs de Blacksad et de Capes et de crocs : un sens assuré du rythme qui repose sur un jeu constant dans l’enchaînement des cases, ainsi que sur un travail ingénieux sur l’ellipse et sur le hors-champs, une maîtrise magistrale des dialogues qui oscillent entre le truculent et le raffiné et enfin une habileté incroyable dans le dessin qui parvient dès lors à incarner ce récit d’aventure dans les traits des personnages — de véritables gueules expressives et drôlatiques — dans le choix des couleurs vives et dans la luxuriance des décors. On entre dans cette bande dessinée comme dans un récit d’aventure : la narration s’organise entre les deux points fixes du récit que sont le prologue et l’épilogue. Entre les deux, ce ne sont que des rebondissements, des flashbacks et des quiproquos qui donnent l’impression d’un récit désordonné, d’une fuite en avant pas toujours maîtrisée. Ce qui est faux puisqu’en fin de récit, toutes les pièces de puzzle ont retrouvé leur place sous nos yeux quelque peu éblouis. Tout était parfaitement orchestré.

Et pourtant… Est-ce la réussite même de ce travail d’orfèvre qui fait que l’oeuvre semble à la limite de se suffire à elle-même, comme si le lecteur, finalement, n’était qu’un passager sans prise avec elle ? Une fois le plaisir de la lecture achevé, une fois l’album refermé, il y a cette cette petite impression désagréable de ne pas non plus avoir été totalement dedans. Est-ce dû à ce bémol dans la parfaite orchestration, à savoir la référence à Velázquez ?  La fin du récit, qui voit Pablos devenir pour un temps seulement puis définitivement Philippe IV, roi d’Espagne, flirte avec l’improbable. Et bizarrement, mais peut-être pas finalement, c’est la scène du tableau qui enlève tout crédit à cette fiction. Comme si en incluant Velázquez dans leur supercherie, les auteurs étaient allés un peu loin.

Reste tout de même la qualité incroyable de cet album.

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