Préférence système d’Ugo Bienvenu

Dans un futur proche, la sauvegarde des données numériques devient un enjeu critique pour toute société. L’humanité produisant à grand échelle des gigaoctets de données, les capacités de stockage commencent à faire défaut et l’heure de la sélection a sonné. Des comités, composé de juges surnommés les Prophètes, sont mis en place pour chaque jour valider ou non les propositions de suppression d’octets pour libérer de l’espace. Passent ainsi au crible du comité des œuvres passées qui dans un premier temps avaient d’abord été sauvegardées en format numérique pour prendre moins de place mais qui sont à présent menacées de suppression pure et simple. Faut-il garder l’ensemble des œuvres de Victor Hugo ? Ou le film 2001, l’Odyssée de l’espace ? Les Prophètes doivent décider rapidement car chaque jour leur apporte leur quotat de données à supprimer. Un archiviste décide de sauver ces œuvres appelées à être supprimées. Il les stocke de manière totalement illégale sur son robot domestique, Mikki, qui se trouve être également le robot porteur de son futur bébé. Et tout cela sans l’accord de sa femme, qui n’est pas au courant de son trafic et le découvrira mais trop tard. En attendant Mikki stocke des œuvres jugées supprimables, ce qui n’est pas sans influencer le développement du bébé qu’il porte.

Ugo Bienvenu décrit une humanité devenue insensible et imperméable à sa environnement qu’il soit naturel ou intellectuel. Le dessin, qui peut rebuter certains lecteurs, exprime parfaitement cette humanité dans sa plasticité glaciale et inexpressive. On retrouve dans certaines cases, notamment au début, l’esthétique des romans-photo où les expressions visuelles étaient complètement factices et servies par des dialogues creux, utiles uniquement à l’intrigue mais n’exprimant rien sur le ressenti des personnages. Alors effectivement de prime abord le dessin est peu attirant, mais ce choix esthétique a du sens, il est même logique au vu de ce qu’est devenue cette humanité qui préfère supprimer les œuvres de Victor Hugo pour permettre à une jeune fille de stocker et de partager la vidéo de son chat.

Au-delà de la question de la mémoire, l’album pose également la question de la transmission puisque le lieu où vont être conservés les données supprimées par le comité va être également le lieu de la création du vivant. Le bébé va être en contact avec les données sauvegardées, il va s’en faire une mémoire qui lui permettra d’interagir avec intelligence avec son espace immédiat. Découvert par les Prophètes, l’archiviste doit confier son enfant au robot qui va l’élever loin de la technologie. Mikki va alors devoir apprendre à cette enfant des gestes ancestraux pour vivre au contact de la nature.

Le récit se clôt par la capture de l’enfant par les membres du comité. Intéressés non pas par ce qu’elle est mais par sa mémoire, ils veulent l’explorer (l’exploiter ?). Ont-ils pris conscience de leurs erreurs ? On en doute, leur comportement vis-à-vis de l’enfant tient plus de la curiosité scientifique que d’une réelle adhésion ou empathie à son égard. Ce qu’il adviendra d’elle est à la la charge du lecteur, qui peut se trouver désemparé par cette fin brutale ou au contraire heureux de cette liberté que lui donne l’auteur.

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