Forêt-Furieuse de Sylvain Pattieu

Dans une habitation surnommée la Colonie, construite en lisière d’une magistrale forêt, vivent des enfants rescapés — orphelins, malades ou estropiés — sous la surveillance d’un personnel attentif mais veillant à leur laisser de grandes libertés car ces enfants sont sur le chemin de la reconstruction. Ils sont les enfants de Melkisédek. Leur nom à rallonge, comme La-Petite-Elle-Veut-Tout-Faire, Mohamed-Ali ou Destiny-Bienaimée, et ceux qu’ils donnent aux autres sont autant de traces des traumatismes qu’ils ont vécus ; leur organisation en deux groupes séparés (les bitches et les strongues) illustre leur adaptation à la violence du monde qui les entoure. Non loin de la Colonie se trouve un village enserré de montagnes. Dans les montagnes, il y a des bergers mené par Darnert  et des mineurs ; aux abords du village des paysans et puis quelque part, ceux que l’on ne voit pas vraiment, les grands propriétaires. Entre ces groupes règne une cohabitation faite de compromis et de luttes pour déterminer la place de chacun. Parmi ces gens enfin, il y a des christians et des muslims. Mais depuis quelques temps, des supermuslims menacent d’envahir le village au nom de leur califat. Avec eux, c’est tout l’équilibre précaire du village et de la Colonie qui est exposé.

Tout commence comme un hommage au roman de William Golding, Sa Majesté des mouches, avec cette bande de gamins qui se reconstruisent une micro-société sous l’œil distant des adultes et sous le patronage splendide d’une forêt sauvage et de sa femme-arbre. Loin de corriger les défauts des sociétés adultes, ils en reproduisent les schémas et la violence tout en instaurant de profondes solidarités.

Puis il y a le village encerclé de montagnes, dont l’imaginaire semble tout droit sorti d’un Moyen Age fantasmé. Des paysans, des bergers, des mineurs peuplent ce village, en proie aux luttes contre les grands propriétaires qui sont ici les maîtres des forges. Des maîtres que des bergers déguisés en demoiselles vont faire vaciller, à quelques pas des éoliennes.

Puis vient le désert et ces supermuslims qui décident pour bâtir leur nouveau califat de prendre le village et la Colonie. Ils terrorisent les adultes et cherchent en revanche à embrigader / séduire les enfants pour les faire adhérer à leur projet. Les filles sont mariées de force, les garçons deviennent des candidats au martyrs, ceux qui peuvent s’enfuient dans la forêt pour leur échapper.

Dans cet espace spatio-temporel des plus incertains (comment géographiquement concilier un paysage de forêt, puis de montagne et enfin de désert dans l’exiguïté du roman et comment également s’imaginer une vie moyenâgeuse aux pieds d’éoliennes, si ce n’est en acceptant l’inacceptable de la fiction), ce roman interroge l’imaginaire, y compris celui du djihadisme. En partant de l’imaginaire des contes traditionnels, comme cette figure de femme-arbre ou ces bergers déguisés en femme, l’auteur expose les mécanismes qui structure un imaginaire et peut le rend attrayant.

Mohamed-Ali se déploie, il n’est pas aussi minus qu’il en a l’air, il paraît plus grand dans la clarté de la lune et des lampes électriques, ses longs bras maigres s’agitent et le démultiplient, l’ombre de sa touffe de cheveux remplit tout le plafond, il raconte et il scande.

Une histoire qu’il a vue autrefois, une histoire d’amour vrai, du temps qu’il était guetteur et qu’il s’ennuyait à scruter le paysage, à regarder au-delà du ter-ter, rien à foutre le taga-taga, alors ce jour-là il a vu, sur une colline voisine, une petite locomotive, des wagons tendrement attachés derrière elle, son fidèle tender en premier, la fosse pleine à ras bord du charbon le plus noir, le plus luisant. Mohamed-Ali secoue la tête et il danse lentement, et les bitches réunies autour de lui dodelinent de la tête au même rythme, celle de Jambe-Fer est trop douloureuse, elle bouge les doigts de son pied valide de sous la couverture, Mohamed-Ali a une voix douce et il continue, la petite locomotive, la colline. Et puis les wagons se détachent, sauf le tender, ils s’ébrouent et ils basculent paisiblement, ils descendent le flanc de la colline à leur rythme

L’ensemble du roman est construit autour de ces imaginaires à priori contraires, le lecteur doit ainsi accepter de suivre l’invraisemblable, l’instable, le non linéaire, sortir de sa zone de confort pour entrer dans l’univers foisonnant et atypique du roman. On croise au hasard des références à Melkisedek, roi de Salem dans la Bible (qui donne son nom à la Colonie), aux sabots de Bethmale, avec leur pointe en aiguille pour encorner les cœurs ou à la guerre historique des Demoiselles en Ariège au XIXème siècle.  Au début, on se dit que « ça ne tient pas », puis grâce au style et à l’écriture de Sylvain Pattieu, on finit par entrer complètement dans son univers, à en comprendre les mécanismes et à y voir les enjeux, y compris des enjeux tout à fait contemporains. Il est tout à fait remarquable de tenir une narration aussi prolifique en construisant de la cohérence symbolique sur ce qui à priori n’en a pas et de garder son lecteur en le mettant dans une telle position si inconfortable par la richesse, l’audace et la sincérité de son écriture.

J’avais beaucoup aimé Et que celui qui a soif, vienne. Forêt-furieuse est à mon sens encore plus abouti, plus ancré dans la fiction et l’imaginaire. Dans tous les cas, je suis impressionnée par la manière avec laquelle il construit ces récits et par son écriture atypique. Et contrairement à ce qu’on peut lire ici ou là, ces romans ne sont pas de pures exercices de style. Il y a vraiment adéquation dans le projet littéraire entre la construction du récit, le choix de l’écriture et le sens du roman, laissé à la libre interprétation du lecteur, ce qui peut dérouter également.

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