Un auteur de BD en trop de Daniel Blancou

Daniel est auteur de BD, en plus d’être professeur dans une école privée pour futurs bédéistes. Lui qui aimerait tant publier des bandes dessinées rigolotes est contraint par son éditeur de se limiter à la publication de bandes dessinées documentaires pour lesquelles il ne remporte aucun succès. Il s’ennuie mais ses fins de mois difficiles l’obligent à continuer malgré le manque d’inspiration et la sensation de tourner en rond ou de ne plus avancer. Sa situation s’empire quand son éditeur finit par se lasser de lui et que le responsable de son école le presse d’être plus moderne, pour lui et pour ses élèves. En pleine déprime, Daniel est interpellé par sa pharmacienne qui souhaite des conseils pour son fils, Kévin, qui envisage de faire de la bande dessinée (ce qui ne la ravit pas). Elle lui envoie des extraits d’une bande dessinée que son fils a commencé à écrire. Daniel découvre un travail incroyable, novateur, tout à fait ce que lui demande son éditeur.  Pris de court lors d’une rencontre avec ce dernier, Daniel lui parle de cette bande dessinée (sans mentionner qu’il n’en est pas l’auteur). L’éditeur enthousiaste lui propose immédiatement un contrat, demande les premières planches que Daniel lui transmets sans dire qu’elles sont l’oeuvre de Kévin.  Le piège est enclenché…

Après Manu Larcenet qui raconte avec beaucoup d’humour dans Thérapie de groupe la difficulté pour un auteur de bande dessinée de trouver un sujet ou une idée capable de le mobiliser et de l’inspirer, Daniel Blancou décrit ici le quotidien d’un auteur de bandes dessinées, entre la recherche de contrats, l’échec des ventes, l’obligation de trouver un autre boulot pour survivre et l’accumulation des difficultés financières qui poussent les auteurs à accepter des conditions de travail et de rémunération indécentes. Si les deux albums abordent la question de la création d’une bande dessinée du point de vue de l’auteur, ils ne le font pas de la même manière. Là où Manu Larcenet focalise son propos sur la difficulté pour un auteur à trouver de l’inspiration, Daniel Blancon aborde des questions plus collectives sur la rémunération des auteurs, la politique des éditeurs, les relations ambivalentes avec le public (avec la question du temps des dédicaces) et l’envers des prix.  Dans les deux cas, l’humour prévaut, même si peut-être plus dans l’album de Daniel Blancou il y a une forte désespérance derrière chaque rire.

L’histoire de ce plagiat est avant tout un prétexte pour parler de l’écriture, dans un univers comme la bande dessinée où il faut produire vite, toucher rapidement le public pour garantir sa place parmi les éditeurs et, le plus difficile, la garder.  Entre l’obligation d’être novateur et celle de ne pas heurter le public, qui pourrait alors se détourner de l’auteur, l’espace de liberté est minimal, notamment pour celui qui n’a que l’écriture comme source de revenus. Des revenus variables qui dépendent du bon vouloir d’éditeurs. Jamais stables, ils maintiennent les auteurs dans une inquiétude perpétuelle : le succès aussi confortant soit-il amène avec lui le risque de ne plus en avoir. La précarité apparaît dans chaque planche, elle est le lot commun, l’intermédiaire entre l’arrêt pur et simple et la joie (peut-être éphémère) d’être enfin un nom.

Kévin préfère abandonner la bande dessinée pour se consacrer à l’art contemporain, au grand dam de Daniel qui pensait se sortir de son mensonge en l’associant au projet. L’auteur en profite alors pour croquer quelques planches satiriques sur le monde de l’art contemporain (autre espace de tension entre créativité et logique de marché), et rappeler au passage que la bande dessinée appartient bien au neuvième art et répondre avec humour à ceux qui le considèrent encore comme mineur. Cela m’a rappelé le boucher de Manu Larcenet et ses réparties pleines de bon sens (« J’vous taquine ! »).

A de nombreuses reprises, on perçoit des références toutes personnelles au monde de la bande dessinée, notamment en ce qui concerne les éditeurs et les auteurs croqués ici ou là. Des lecteurs plus connaisseurs pourront s’amuser à reconnaître des visages. Pour ma part, je ne connais pas suffisamment ce microcosme pour l’identifier dans un album.  Le dessin m’a rappelé celui de Brecht Evens, notamment par l’utilisation des couleurs vives, mais avec une trame  et des figurés plutôt classiques. L’ensemble donne effectivement comme l’ont souligné beaucoup de lecteur, un aspect très pop art à l’album. Un clin d’œil en forme de pied de nez à cette problématique relation entre la création et le marché.

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