La rançon de David Malouf

Après la mort de Patrocle, Achille inconsolable ne cesse de se venger sur le corps d’Hector qu’il a tué en représailles.  Pendant onze jours, il accroche le corps de son ennemi à son char et le traîne dans le camp sous le regard sidéré de ses soldats. Il ne mange plus, ne se bat plus et cherche en vain à réparer par l’affront fait au corps de sa victime sa profonde douleur.  Or chaque matin, le corps d’Hector retrouve toute sa beauté et Achille n’a pas d’autres choix que de recommencer.

A quelques pas de là, Priam ne supporte plus de savoir le corps de son fils aux mains d’Achille. En dépit de son grand âge, il souhaite se rendre dans le camp des Grecs pour proposer à ce dernier une rançon en échange du corps. Malgré les oppositions franches de sa femme et de ses enfants, Priam se met en route. Il souhaite se présenter à Achille dans ses habits de vieillard, monté sur une charrette rustique, tirée par des mules. Car c’est un homme avant tout qui s’avance pour réclamer le corps de son fils, et non un roi. Il pense que cette affaire n’intéresse pas les dieux, qu’elle est bien au contraire une affaire de mortels.

Ce roman se lit comme une interprétation / réécriture de l’illustre dernier chant de l’Iliade quand Priam se rend dans le camp des Grecs, auprès d’Achille, pour lui réclamer le corps d’Hector. Les passages évoqués succinctement dans le texte d’Homère, comme le voyage de Priam, sont exploités par l’auteur pour s’immiscer dans le texte antique, y ajouter un récit moins légendaire, plus prosaïque (lorsque Priam par exemple découvre le bonheur de tremper ses pieds dans une rivière, activité défendue pour tout roi). A ce jeu-là, les personnages homériques prennent une forme plus humaine, ils redeviennent à certains moments ces êtres ordinaires sur lesquels s’est construit une légende.

Le roman est structuré autour de cinq chapitres : la mort de Patrocle et le chagrin d’Achille ; la décision de Priam de se rendre chez les Grecs, décision rejetée par ses proches ; le déplacement de Priam ; puis sa rencontre avec Achille avant le retour à Troie avec le corps d’Hector. Le roman est écrit à la troisième personne, ce narrateur épouse le point de vue des personnages à chaque chapitre, des personnages peu nombreux puisqu’à part Achille et Hector, le seul personnage qui occupe une place importante dans la narration est Somax/Idée, le charretier qui accompagne Priam dans son périple vers le camp grec.

« Tu es, je le sais, père d’un garçon que tu n’as pas revu depuis plus de la moitié de sa vie. Un fils qui grandit dans la maison de son grand-père dans la lointaine Scyros. Pense à ce que cela signifierait pour toi, Achille, si c’était son corps qui gisait là-bas, toujours privé de sacrements après onze jours et nuits dans la poussière. Le corps d’un fils pour lequel tu nourris la douce affection d’un père, auquel tu dois les devoirs sacrés que rien au monde ne peut annuler. Crois-tu que j’eusse un jour imaginé, lorsque j’étais un homme jeune comme tu l’es aujourd’hui, dans l’orgueil et la vigueur de ma jeunesse, que j’en arriverais là en mon grand âge ? Me tenir ainsi désarmé devant toi, sans aucun signe sur moi de ma dignité royale, à te supplier, Achille — en père, et en pauvre mortel s’adressant à un autre pauvre mortel — d’accepter la rançon que j’apporte et de me rendre le corps de mon fils. Non parce que ces coupes, et autres babioles, en sont un juste équivalent — comment le pourraient-elles ? — pour quelque valeur que tu pourrais leur attribuer, mais parce qu’il nous fait grand honneur, à tous deux, d’agir ainsi que nos pères et nos grands-pères l’ont fait avant nous au cours des âges, et de montrer que nous sommes des hommes, enfants des dieux, et non point des fauves. Je t’en supplie, n’exige pas davantage de moi. Accepte la rançon et laisse-moi rassembler enfin ce qui reste de mon fils. »

Le thème de la paternité est au cœur du roman, ce lien qui unit Priam à Hector (et qui met à nu l’homme derrière le roi ou le prince), mais qui unit également Achille à Priam puisque quand le roi pénètre dans le camp grec pour voir Achille, ce dernier a l’illusion pendant un court instant de reconnaître son propre père Pélée. Ce thème lui sert également pour interroger ces figures mythiques, révéler à quel point elles nous fascinent par leur humanité. Le personnage d’Achille ou celui de Priam n’ont d’intérêt que quand ils sont confrontés à des douleurs humaines et c’est bien toute l’ambiguïté de ces figures presque divines que d’exalter leur condition de mortel.

En tant qu’écrivain, oser s’aventurer dans les pas du géant Homère relève presque d’un pêché d’orgueil. En tant que lecteur, on peut craindre le pire. David Malouf approche l’Iliade avec beaucoup d’intelligence et ce qu’il dit, ce qu’il apporte à cette scène homérique de la rencontre entre Achille et Priam, tient à la fois de l’hommage et de la discussion. Dans son roman, les personnages homériques ne sont pas dénaturés, ils apparaissent par contre plus vivants et plus proches de nous. Un tour de force qui réussit grâce à l’extrême bienveillance de l’auteur dans sa façon de conduire son lecteur et de dépeindre ses personnages et ses situations. Grâce également à l’humilité avec laquelle il aborde le texte d’Homère.

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