Le choix d’Alain et Désirée Frappier

Durant son enfance, Désirée a été ballottée de familles d’accueil en internats. Pour elle, la famille est quelque chose d’éphémère, de presque inexistant, à part peut-être sa grand-mère à Biarritz chez qui elle a vécu une année. Dans un pensionnat, elle fait la rencontre de Mathilde, militante dans l’association MLAC (Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception). A ces côtés, elle va découvrir la combat de ces femmes pour avoir le droit de pouvoir disposer librement de leur corps dans une société où l’avortement est illégal et où on ne parle pas de contraception.  Devenue scénariste, elle décide avec son conjoint Alain et à l’occasion du quarantième anniversaire de la loi Veil d’écrire un roman graphique, mêlant souvenirs personnels et archives pour rendre hommage aux femmes qui ont un jour mené ce combat.

Peu de place à l’imaginaire dans ce roman graphique puisque d’emblée le récit se focalise sur des souvenirs personnels de femmes ayant un jour été confrontées à ce choix, que ce soit l’autrice elle-même ou des connaissances comme Annie Ernaux (qui préface l’album) et surtout parce que le biais narratif choisi dans ce roman ne laisse pas de place à l’imaginaire. Je ne parle pas d’invention, puisqu’il s’agit ici de donner à lire le témoignage de femmes ayant existé, mais bien d’imaginaire, de cette capacité à raconter pour que le lecteur s’imagine une rencontre, un lieu ou un moment particulier.  Le texte relate les paroles de chacun avec sincérité, mais le plus souvent sans en faire des « moments » narratifs, des scènes dans lesquelles le lecteur ne se contenterait pas d’écouter la parole de l’autre, mais il serait là à ses côtés pour ressentir ce moment de témoignage. Le dessin est similaire. Un dessin en noir et blanc sans fioritures (ce qui peut se comprendre), mais sans apport. Il vient illustrer le texte, ne raconte rien en lui-même  et souvent est même redondant.

Cela n’a rien à voir avec le travail des Frappier mais le terme de roman graphique me pose de plus en plus de problèmes. Ce terme, qui nous vient directement des Etats-Unis et qui sert à distinguer les graphics novels des comics, échappe à toute définition à tel point qu’à présent un même auteur peut voir sa création rangée dans la catégorie bande dessinée ou au contraire dans celle des romans graphiques sans qu’on ne comprenne bien pourquoi. L’utilisation de ce terme n’a rien à voir avec l’idée d’un album unique ou au contraire à celle d’une série, ni avec l’utilisation ou non de la couleur ni avec le format. Non il semble bien qu’on réserve ce terme pour les œuvres dites sérieuses, parce qu’elles se démarquent de celles qui ne le seraient pas et mériteraient donc que le nom de bande dessinée. Je trouve cette distinction en France de plus en plus navrante, et la confirmation que l’univers de la bande dessinée n’est pas encore bien pris au sérieux puisqu’on a besoin d’un terme, si possible étranger, relativement mal défini pour se sentir plus légitime. Passons.

Puisque finalement, que cet album soit qualifié de roman graphique ou de bande dessinée ne change rien à mon problème. Si on regarde les graphics novels d’un auteur comme Eisner, qui fut l’un des chantres du roman graphique autobiographique et intime, on se rend compte qu’on est pleinement dans la bande dessinée, dans ce que l’on nomme communément une narration en image et en texte.  Dans l’exemple ci-dessous, le cheminement de notre regard met en action les personnages et donc la narration. En lisant, on active les images et on crée avec l’auteur le film de cette histoire.  Une inventivité et une connaissance absolue des mécanismes de la bande dessinée qui pour moi sont l’essence même de la bande dessinée, sa raison d’être.

L’album Le choix n’offre pas cette narration en image et en texte. On est ni dans le roman graphique ni la bande dessinée, on est dans une tentative de texte illustré qui me parait extrêmement froid et triste à la lecture. Alors certes par son sujet, et c’était déjà le cas avec les précédents albums, c’est intéressant à lire. Mais me concernant cela ne me suffit pas.

Une réflexion sur “Le choix d’Alain et Désirée Frappier

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