Malaterre de Pierre-Henry Gomont

Gabriel Dominique Bernard Marie Lesaffre est né le 3 mars 1945 au sein d’une famille bourgeoise. Aîné de la famille, Gabriel déroge à toutes les convenances, sabote ses études et finit par s’éloigner pour vivre la belle vie sur la côté d’Azur. L’espoir d’une vie moins chaotique renaît quand Gabriel rencontre Claudia avec qui il a trois enfants. Mais le démon de l’argent facile, de l’alcool et des femmes le reprend conduisant le couple au divorce. Dans un premier temps, Gabriel s’éloigne de ses enfants puis sur un coup de tête, il renoue avec eux, demande et obtient la garde des deux aînés puis quitte la France avec eux en Afrique où il a acheté un domaine forestier. Dans ce domaine, Gabriel expose aux yeux de ses enfants toute sa folie. Ces derniers, tiraillés entre leur admiration pour cet homme sans limite et leur déception légitime face à ce père absent, vont être les témoins privilégiés de sa descente aux enfers, jusqu’à sa mort.

Magnifique album qui suit le destin de cet homme que tout porte à détester qui va par l’entremise de la fiction susciter l’indulgence et l’intérêt du lecteur.  L’album est découpé en plusieurs chapitres qui relatent les événements clés de la vie de Gabriel, en commençant par sa mort. Pascal Lemasson, l’avocat qui va conseiller Gabriel à la fin de sa vie alors qu’il a dû vendre le domaine et se trouve poursuivi par le fisc, prend en charge dans un premier temps le récit et raconte ce qu’il sait de Gabriel de sa naissance jusqu’à sa mort en passant par ses années de débâcle où il vit seul avec ses deux aînés. Son fils Simon, dans un second temps, clôt  le récit pour s’adresser à ce père distant, qu’il déteste autant qu’il l’admire. Entre temps un narrateur omniscient est venu combler les vides. Si Simon s’adresse directement à son père, les deux autres narrateurs s’adressent au lecteur, l’invitent à s’intéresser à Gabriel, à suivre sa descente aux enfers avec une telle indulgence dans leur ton (sans pour autant être ignorant des faits) que le lecteur se trouve tout naturellement en empathie relative avec le personnage de Gabriel.

Le dessin est superbe, alternant des planches pleines page somptueuses où le lecteur peut admirer toute la luxuriance du domaine et des planches fragmentées en une multitude de cases où se révèle le comportement colérique de Gabriel, la tension qu’il fait peser sur ses enfants et le piège qui semble enfermer ces personnes dans des relations étouffantes, destructrices et violentes. L’utilisation de la couleur rouge pour rendre visible les explosions de colères de Gabriel et qui vient se concrétiser dans ce corps inerte plongé dans son propre sang fait partie de ces choix graphiques qui donnent à l’album et à la narration toute sa complexité. Un exemple parmi tant d’autres avec cette planche qui en peu de mot et en s’appuyant sur le dessin et le jeu des couleurs en dit tant.

Loin de livrer une vision manichéenne d’un homme ambitieux qui a tout détruit autour de lui et qui finit par échouer, l’auteur tente de nous faire comprendre cet homme, ses motivations, ses excès aussi bien que ses qualités. Son souhait était de montrer comment on peut aimer un père malgré tout, ce dont il parvient à rendre compte puisque le lecteur, à l’image peut-être d’un proche, bien que conscient des turpitudes du personnage, ne peut le juger qu’à regret. Un magnifique album donc qui nous plonge dans les méandres de la nature humaine avec un impressionnant sens de la narration.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s