The Sellout de Paul Beatty

Le narrateur qui se présente sous le surnom de « Bonbon », vit dans l’ancienne ville de Dickens, cette dernière ayant disparu des cartes pour être absorbée par la gigantesque ville de Los Angeles. Eduqué à la dure par un père qui n’hésitait pas à recourir à toutes sortes de méthodes pour apprendre à son fils ce qu’il en coûte d’être un Afro-américain, Bonbon est devenu selon ses propres dires « un homme qui murmure racisme à l’oreille d’un monde supposé post-racial », une tâche qu’il a finalement hérité de son père en plus de la ferme familiale. Par son quotidien, Bonbon fait sans relâche l’expérience du racisme et de la discrimination mais également de l’indifférence que ces questions soulèvent dans l’opinion. A l’image de la ville de Dickens qui a disparu de la géographie américaine, le racisme semble avoir également disparu. Et pourtant la ville est bien toujours là, et toujours plus isolée du reste de Los Angeles. Tout comme le racisme, qui est toujours présent au quotidien. Bonbon décide alors une chose : rendre visible sa ville. Comment ? En rendant visible l’état de ségrégation dans lequel vivent ses habitants. Par quels moyens ? En rétablissant les lois ségrégationnistes. D’abord dans un bus de la ville. Puis dans une école. Ainsi l’invisible deviendra visible.

Ce roman a reçu en 2016 le Man Booker Price, faisant de Paul Beatty le premier Américain à recevoir ce prix. Le roman fut loué pour son humour et surtout son projet satirique que de nombreux critiques ont comparé à Jonathan Swift. Un roman mêlant humour et discours racial, ce qui fait que le lecteur passe du rire au malaise en quelques mots.

J’avoue que j’ai eu énormément de mal, non pas à le lire, mais à me situer par rapport au narrateur et à son projet. Que ce soit les évocations des méthodes de son père, les relations du narrateur avec son voisin, Hominy Jenkins (qui se définit comme son esclave et veut à ce titre qu’on le fouette), ou ses manœuvres pour rétablir la ségrégation dans la ville de Dickens, tout cela m’a rarement fait rire, j’étais le plus souvent dans un état de sidération sur l’image que ce roman donnait de la société américaine. Hominy Jenkins veut redevenir esclave parce qu’il considère que pendant la période de l’esclave, la situation des Afro-américains avaient le mérite d’être clairement définie, alors qu’à présent ils vivent dans un No Man’s Land. Hominy était dans le passé un acteur muet qui a joué dans de nombreux films la figure de l’esclave noir, voleur et violeur. Oublié par le milieu hollywoodien, rejeté par les siens,  il est à présent seul avec ses traumatismes.

Si lui prétend vouloir revenir dans le passé, un autre personnage cherche lui à le réécrire. Il s’agit de Foy Cheshire dont l’occupation première est de réécrire tous les classiques américains pour en extirper (ou les révéler) toutes les allusions racistes. Ainsi The Adventures of Huckleberry Finn deviennent The Pejorative Free Adventures and Intellectual and Spiritual Journeys of African-American Jim and His Young Protégé, White Brother Huckleberry Finn, as They Go in Search of the Lost Black Family Unit. Quant à Bonbon, il veut retrouver sa ville plutôt que de la voir disparaitre (ainsi que ses habitants) dans l’indifférence totale. Dans son projet, il ne manque pas d’humour…

“This may be hard to believe, coming from a black man, but I’ve never stolen anything. Never cheated on my taxes or at cards. Never snuck into the movies or failed to give back the extra change to a drugstore cashier indifferent to the ways of mercantilism and minimum-wage expectations. I’ve never burgled a house. Held up a liquor store. Never boarded a crowded bus or subway car, sat in a seat reserved for the elderly, pulled out my gigantic penis and masturbated to satisfaction with a perverted, yet somehow crestfallen, look on my face. But here I am, in the cavernous chambers of the Supreme Court of the United States of America, my car illegally and somewhat ironically parked on Constitution Avenue, my hands cuffed and crossed behind my back, my right to remain silent long since waived and said goodbye to as I sit in a thickly padded chair that, much like this country, isn’t quite as comfortable as it looks.”

En refermant le livre avec cette image en tête, la ville de Dickens vient de refaire son apparition sur la carte météorologique d’une chaine de télévision réputée, je ne sais pas quoi penser de cette lecture. Je crois que la sidération prévaut. Ce roman est assez unique, plutôt agréable à lire, son narrateur taille un costard à à peu près tout le monde, y compris les fervents défenseurs de la black attitude. L’idée est de dire que l’Amérique est raciste, que l’ignorer semble être une vaste blague et que pour le narrateur seule la voie du nihilisme parait la plus appropriée, mais je ne vois pas bien comment. Dans tous les cas, un roman passionnant, inquiétant et une expérience de lecture déroutante.

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