Lovecraft Country de Matt Ruff

Etats-Unis, 1954. Alors que l’ère des droits civiques s’ouvre aux Etats-Unis, Atticus Turner, un jeune vétéran de la guerre de Corée, fraichement revenu dans la Windy City, apprend que son père a mystérieusement disparu en se rendant en Nouvelle-Angleterre. Accompagné de son oncle George (éditeur du Safe Negro Travel Guide, un guide de voyage pour les Afro-Américains pour pouvoir traverser les Etats sans trop de danger) et de son amie d’enfance Letitia  (une spirite), il décide de partir à la recherche de son père. Cette excursion les conduit à être confrontés à l’Amérique blanche… et à d’autres engeances tout droit sorties des pages des romans pulp que dévorent George et Atticus…

Ce roman, sorti en 2016, a été alors présenté comme un défi littéraire : Matt Ruff s’attaquait à la littérature lovecraftienne en racontant une histoire de personnages noirs au cœur de l’Amérique des années 50. L’idée était on ne peut plus séduisante, car il s’agissait donc, a priori, d’interroger l’œuvre de l’auteur culte dont tout le monde sait qu’il était raciste. Cette entreprise était doublement intéressante et s’attaquait au cœur du problème, posant les redoutables questions. Lire du H. P. Lovecraft fait-il du lecteur un raciste en puissance ? Jusqu’à quel point l’œuvre de Lovecraft véhicule-t-elle ce racisme ? Et d’ailleurs, en quoi consiste le racisme de Lovecraft ? Du coup, jusqu’à quel point le genre tout entier de l’horreur cosmique (dont les précurseurs sont Lord Dunsany et Arthur Machen) a-t-il été corrompu par le racisme lovecraftien ? Toutes ces questions annonçaient un roman passionnant, et alors que la chaîne HBO en a réalisé une adaptation en série, il était temps de le lire, d’autant que les échos autour du roman étaient vraiment prometteurs.

Le résultat est très décevant. Certes, le roman est bien écrit, dans ce style à présent général dans les romans américains qui peut se caractériser par l’absence de style. C’est écrit dans une langue dépouillée, vive, souvent heureuse lorsqu’il s’agit d’évoquer un personnage ou une situation. Par contre, les descriptions de lieux sont atroces, d’une précision absconse et impossible à se figurer, rendant la visualisation de ces mêmes lieux extrêmement confuse.

Quant aux interrogations soulevées plus haut, hélas le roman n’y répond pas. La seule véritable exploration ou mise en regard avec l’œuvre de Lovecraft tient en un dialogue, rapide, évoquée sous forme de flash back du personnage principal, Atticus, se souvenant de ce que son père lui avait dit à propos des nouvelles de HP :

Lovecraft was not an author Atticus would have expected to like. He wrote horror stories, which were more George’s thing. Atticus preferring adventures with happy or at least hopeful endings. But one day on a whim he’d decided to give Lovecraft a try, choosing at random a lengthy tale called « At the Mountains of Madness. »

The story concerned a scientific fossil-hunting expedition to Antarctica. While scouting for new dig sites, the scientists discovered a mountain range with peaks higher than Everest. In a plateau in the mountains lay a city, built millions of years ago by a race of aliens called the Elder Things, or Old Ones, who came to Earth from space during the Precambrian Era. Although the Old Ones had abandoned the city long ago, their former slaves, protoplasmic monsters called shoggoths, still roamed the tunnels beneath the ruins.

« Shiggoths? » Atticus’s father said, when Atticus made the mistake of telling him about this.

« Shoggoths, » Atticus corrected him.

« Uh-huh. And the master race, the Elder Klansmen– »

« Elder Things. Old Ones. »

« They’re fair-skinned, I bet. And the Shiggoths, they’re dark. »

« The Elder Things are barrel-shaped. They have wings. »

« But they’re white, right? »

« They’re gray. »

« Pale gray? »

Et c’est à peu près tout. A la suite de cette scène, Montrose, le père d’Atticus, déniche un poème de jeunesse de Lovecraft à la bibliothèque, datant de 1912, intitulé « On the Creation of Niggers ». Et c’est tout. On admettra que cela fait peu, en terme d’interrogation, de mise en questionnement, de frottement, voire de remise en question complète de l’héritage de Lovecraft dans la littérature.

S’ensuit un roman qui n’en est  pas un, mais une série de nouvelles, certes interconnectées les unes avec les autres, dans un parfait scénario non pas de Lovecraft ou même des romans pulp auquel Lovecraft Country cherche à rendre hommage, mais du jeu de rôle l’Appel de Chtulhu : le héros découvre le culte, mené par un sorcier, puis est manipulé par le sorcier avant de comprendre et de réussir à le défaire. Ce n’est pas désagréable à lire, le style est efficace, l’intrigue tient à peu près la route, mais tout parait déjà vu/ lu/ joué, et la seule originalité réside dans le fait que les personnages principaux sont noirs. Au passage, le roman rend hommage à d’autres auteurs de pulp comme Bradbury ou Edgard Rice Burroughs et sa série sur Barsoom (qui elle aussi a fait récemment l’objet d’une adaptation peu heureuse au cinéma), montrant à chaque fois, par le même genre d’allusions ou même d’explications, que ces classiques de la SF ou de l’horreur sont emprunts de racisme.

Sans doute s’agit-il déjà là d’un pied de nez à toute la geekosphère. En faisant de ses personnages principaux des noirs, Matt Ruff subvertit en effet l’héritage de Lovecraft, mais de manière limitée puisque simplement aux yeux d’un lectorat qui éventuellement suivrait l’écrivain de Providence dans ses thèses. Et d’ailleurs, quelles sont ses thèses, en réalité ? Loin d’être un spécialiste de Lovecraft, je ne connais pas ce fameux poème de 1912 (que d’ailleurs Ruff ne cite pas au-delà de son titre). Pour autant, quiconque lit les nouvelles de Lovecraft peut voir que son vocabulaire est certes emprunt des stéréotypes et du racisme courant de sa période, mais que Lovecraft va un cran plus loin. Mais vers où ?

Une nouvelle constitue une clé pour pouvoir répondre, « He ». Rédigée après son séjour malheureux à New York (moment de son mariage puis du départ de son épouse, Sonia Haft Green, qui était une juive d’origine russe), « He » est la mise en fiction quasiment autobiographique de la désillusion vis-à-vis de New York. Dans les premiers paragraphes, il décrit comment, au début, la ville, qu’il vit la première fois au soleil couchant, lui parut être quasiment tout droit issue de la plus lointaine antiquité et que cette vision serait la clé de son succès littéraire. « I thought I had indeed achieved such treasures as would make me in time a poet ». Pour Lovecraft, c’est l’environnement qui fait le poète (ce qui est crucial). Mais voilà :

« But success and happiness were not to be. Garish daylight shewed only squalor and alienage and the noxious elephantiasis of climbing, spreading stone where the moon had hinted of loveliness and elder magic; and the throngs of people that seethed through the flume-like streets were squat, swarthy strangers with hardened faces and narrow eyes, shrewd strangers without dreams and without kinship to the scenes about them, who could never mean aught to a blue-eyed man of the old folk, with the love of fair green lanes and white New England village steeples in his heart.

« So instead of the poems I had hoped for, there came only a shuddering blankness and ineffable loneliness; and I saw at last a fearful truth which no one had ever dared to breathe before — the unwhisperable secret of secrets — the fact that this city of stone and stridor is not a sentient perpetuation of Old New York, as London is of Old London and Paris of Old Paris, but that it is is in fact quite dead, its sprawling body imperfectly embalmed and infested with queer animate things which have nothing to do with it as it was in life. »

Lovecraft est moins racialiste que hanté par la peur de la décadence. Or, selon lui, cette décadence n’a lieu que par rapport à ce qu’il estime être l’apogée de la civilisation, le XVIIIe siècle. Pour lui, la décadence, qui est sa grande angoisse obsessionnelle, plus que le racisme, vient donc de l’absence d’histoire, d’héritage. D’où sa hantise de l’étranger, de l’autre, sa peur de celui qui n’a pas de racine. Cette mentalité burkéenne fait que le racisme de Lovecraft trouve son origine dans la xénophobie. Et pourtant, il épousa une juive d’origine russe.

De tout cela, hélas, il n’est point question dans Lovecraft Country. D’ailleurs, le titre est doublement trompeur puisque seul un chapitre (une nouvelle, en quelque sorte) a lieu en Nouvelle-Angleterre, qui est bien le pays de Lovecraft. Dès lors ce roman qui n’en est pas un évite (par ignorance ou à dessein) de véritablement se frotter au sujet que son titre même et que sa réputation promettaient.

Et c’est d’autant plus dommage que, dans les toutes premières pages, Matt Ruff montre que la plus grande horreur de l’Amérique dans les années 1950 n’est peut-être pas tant la possibilité d’un shoggoth hantant une forêt la nuit, mais bien le risque d’être arrêté par un shériff blanc quand on est noir. Mais sans jamais le relier à la littérature lovecraftienne au-delà d’une note d’intention.

Une occasion manquée, donc.

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