Un pays qui se tient sage de David Dufresne

En décembre 2018, les images de lycéens de Mantes-la-Jolie agenouillés et les mains derrière la tête ont circulé d’abord sur les réseaux sociaux. Ces images auraient dû soulever d’indignation un pays qui se définit comme démocratique. Elles auraient dû provoquer un déchaînement dans la presse contre une violence illégale et insupportable exercée contre des mineurs par une police ivre de puissance et un gouvernement devenu illégitime. Mais non. Les médias ont tenu des propos équivoques et certains politiques ont relativisé (ainsi de Ségolène Royal par exemple qui condamnait les jeunes voyous), donnant ainsi un exemple à une nation qui elle non plus ne s’est pas levée d’indignation.  Ce discours de la justification de la violence débridée de la police est en réalité un mal profond qui ronge la vie politique française depuis longtemps mais qui accompagne une généralisation progressive, par paliers, des émeutes de 2005 aux gilets jaunes en 2018 en passant par la mort de Rémi Fraisse en 2014 et la répression contre les manifestations contre la loi El Khomry en 2016. C’est ce double phénomène que dissèque le film de David Dufresne, journaliste indépendant connu pour son travail de signalement des violences policières et les ouvrages qu’il en a tiré (parmi lesquels Maintien de l’ordre en 2007, Tarnac, magasin général en 2012 et Dernière sommation en 2019).

Le film présente un dispositif très simple et très efficace. Il est un commentaire de la célèbre citation de Max Weber (utilisée de manière tronquée et à contresens par les membres du gouvernement pour justifier les violence policières qui maintiennent ce gouvernement en place)  : « l’Etat détient le monopole de l’usage légitime de la violence ».

Première remarque, avant d’aller plus loin, cette citation ainsi donnée est une sorte de condensé de la pensée « complexe » de la macronie et que Gérald Darmanin a ainsi utilisée pour lui faire dire l’exact contraire de ce qu’elle signifie.

La citation exacte est :

« Par contre il faut concevoir l’État contemporain comme une communauté humaine qui, dans les limites d’un territoire déterminé – la notion de territoire étant une de ses caractéristiques – revendique avec succès pour son propre compte le monopole de la violence physique légitime. Ce qui est en effet le propre de notre époque, c’est qu’elle n’accorde à tous les autres groupements, ou aux individus, le droit de faire appel à la violence que dans la mesure où l’État le tolère: celui-ci passe donc pour l’unique source du «droit» à la violence. »

— Max Weber, « Politik als Beruf », conférence de 1919 publiée dans Le Savant et le politique en 1919, traduit en français en 1959 et disponible via l’université de Laval ici.

C’est donc cette citation tronquée, détournée qui est le propos du film et notamment la notion de légitimité qui est centrale. Pour la commenter, pour l’expliquer, une galerie d’intellectuels est convoquée, où l’on retrouve la « bande à Dufresne » : Alain Damasio ouvre le bal, mais on voit aussi l’historienne Mathilde Larrère, le journaliste indépendant Taha Bouhafs, le sociologue Fabien Jobard (qui vient de sortir un nouvel ouvrage avec Olivier Filleule et qui avaient déjà signé un article-clé dans la Vie des idées sur ce sujet), la juriste Monique Chemillé Gendreau, le rapporteur spécial des Nations unies sur la situation des défenseurs des droits de l’homme, Michel Forst, etc.

Ces deux derniers, notamment, tiennent des propos d’une incroyable justesse. Ainsi Monique Chemillé Gendreau explique ce que devrait être une police républicaine, au service du peuple et non de l’Etat, et pourquoi la notion de police « nationale », mise en place sous Vichy [sic] est un non-sens absolu, car elle devient alors la chose de l’Etat et non du peuple, montrant ainsi que la définition de Weber de l’Etat par les moyens et non par ses buts, dans la lignée de Machiavel et de Hobbes, prend tout son sens. Les propos de Michel Forst sur la manière dont la France a refusé toute critique de sa politique sont glaçants.

Ces propos sont mis en regard avec les images filmées des violences policières depuis plusieurs années (et qu’aujourd’hui le gouvernement veut faire disparaître en les rendant illégales, ce qui va nécessairement faire encore monter d’un cran la violence en autorisant les policiers à interpeller des manifestants qui les filmeront, bafouant en sus de la liberté fondamentale de manifester celle d’informer). Car ainsi que l’explique Fabien Jobard, le smartphone et sa caméra embarquée donne à voir ce que l’on savait mais qu’on n’imaginait pas et, faute de se le représenter, qu’on ne comprenait pas.

Plus immédiatement, la fameuse défense (là aussi mise en avant par le gouvernement et par les membres des forces de police elle-même, jusque récemment lors des RDV de l’histoire à Blois et que reprend à son compte de manière prévisible le journal Le Monde ou Guillaume Erner lorsqu’il invite David Dufresne sur France Culture en invitant en face l' »expert » en sécurité Alain Baueur qui prospère depuis la présidence Sarkozy) qui consiste à opposer à ces images ce qu’on n’aurait pas vu avant (à savoir les insultes, les pierres lancées par les manifestants contre la police) s’écroule, car si certaines de ses séquences sont certes courtes, d’autres durent, s’étalent, se déploient et montrent à l’envi le caractère systématique, encouragé ou même parfois simplement idiot de la violence policière.

Source : Le Parisien (où c’est le gilet jaune qui est accusé d’avoir frappé le policier, justifiant ainsi l’idée que le policier serait en « légitime défense ».

Ainsi de la fameuse séquence où ces deux ou trois motards ont paniqué face à des gilets jaunes après les avoir provoqués et lorsque l’un d’entre eux a dégainé son arme et l’a pointée sur les manifestants. Analysée à la fois par un syndicaliste policier et par Fabien Jobard, elle montre que le discours de la provocation des manifestants est doublement fallacieux. Non seulement il est indigne de forces de police de réagir à la provocation voire à la violence par plus de violence, car c’est précisément de cela qu’il devrait s’agir, faire baisser le niveau de violence.  Mais surtout, ainsi que le montre bien Fabien Jobard dans cette séquence, c’est que la violence des manifestants est très contenue. Elle est ritualisée ainsi que tout historien et sociologue qui a étudié les mouvements sociaux de protestation le sait. La foule prend toujours bien soin de ne pas franchir un certain seuil, et ne le fait que lorsqu’elle est provoquée par les forces de l’ordre qui, alors, sont trop heureuse de pouvoir déployer leur violence… de manière légitime en apparence. En d’autres termes, ce qui est en jeu dans ces moments de rencontre, c’est non pas la légitimité de l’ordre mais bien le monopole de la violence qui est relégitimé et surtout imposé lorsque les forces de l’ordre provoquent délibérément la violence de la foule en l’acculant.

Pour le dire encore autrement, ce qui se joue ici est une sorte de démonstration de virilité de la part des policiers, démonstration d’autant plus flagrante qu’elle s’accompagne de plus en plus en France d’un sentiment d’impunité totale. Ce que résumait en un condensé insupportable (ou qui aurait dû être insupportable) la vidéo des lycéens de Mantes : « voilà une classe qui se tient sage » (avec, pour le plaisir, une moquerie contre l’éducation).

Ces analyses intellectuelles sont également mises en perspective par les témoignages de plusieurs gilets jaunes mutilés. Leurs propos sont simples, directs, et profondément vrais. C’est là une autre qualité du film de David Dufresne : donner la parole aux gilets jaunes qui en ont été privés par les fameuses chaines d' »information » en continu et dont certaines séquences sont également montrées, notamment l’une au cours de laquelle une de ces « journalistes »-éditorialistes de plateaux de télévision dit de Michelle Bachelet, ancienne présidente du Chili qui, en tant que Haut-Commissaire aux droits de l’homme à l’ONU, dénonce les violences policières françaises, qu’elle a « fumé la moquette ». Tout est là, dans la violence décontractée, la stupidité érigée en parole journalistique que Samuel Gontier met à nu en ne faisant que la rapporter.

Pour toutes ces raisons, le film de David Dufresne est un contre-point à ce système pris dans une spirale infernale entre une police représentée par des syndicats en permanente négociation avec un gouvernement délégitimé et des médias relayant complaisamment les justifications des deux. Cette spirale infernale ne semble pas devoir s’arrêter, et à l’heure de la « loi globale sur la sécurité », un tel film rappelle utilement à ceux qui le voient ce que devraient être les « valeurs de la République ».

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