Never. Rarely. Sometimes. Always d’Eliza Hittman

Autumn (Sidney Flanigan) vit dans une petite ville de Pennsylvanie. Son quotidien se partage entre son lycée où elle est considérée par ses camarades comme une fille facile (une vengeance d’un ex probablement), son travail le soir dans un supermarché où elle doit supporter avec sa cousine Skylar (Talia Ryder), les comportements inappropriés de son patron et la maison où son père affiche plus d’affection pour la chienne de la famille (parce qu’elle sait obéir) que pour sa femme ou ses enfants. Etant en retard dans ses règles, elle se rend auprès d’une association locale qui a pour vocation d’aider les jeunes filles face à ce genre de problème… mais dans une optique anti-avortement. Les membres de l’association lui font passer un test de grossesse (qui s’avère positif) et l’enjoigne à garder le bébé, quitte à le faire adopter. Autumn voit les choses autrement. Avec sa cousine, elle décide de partir sur New York pour se faire avorter, sans en parler à ses parents et en volant de l’argent dans le supermarché où elle travaille pour financer le trajet en bus. Arrivées à New York, les deux jeunes filles doivent se montrer tenaces pour aller au bout de leur projet.

Le titre de film fait référence à une séquence pendant laquelle Autumn, en préalable à l’opération qu’elle souhaite mener à son terme,  doit répondre à une série de questions pour que l’équipe médicale comprenne son état d’esprit, mesure sa détermination et s’assure qu’elle fait ce choix sans contrainte ni influence. Cette scène est probablement la plus belle et la plus extraordinaire du film, puisqu’au fur et à mesure des questions, Autumn ne répond plus, son menton se met à trembler, une larme ruisselle sur sa joue et l’infirmière stoppe l’entretien comprenant qu’elle a face à elle une jeune fille qui a subi des violences de la part de petits amis et probablement de son père. Dans le silence d’Autumn, le spectateur mesure à la fois la gravité des actes qu’elle a subi et la banalité avec laquelle la société les traite généralement, forçant ces jeunes filles à montrer une résistance, un courage et une solidité dont peu de personnes sont capables. La scène est, je le répète, extraordinaire, Eliza Hitman parvenant à être au plus près du personnage, de son émotion sans verser dans la pathos ou le voyeurisme et peignant ainsi le portrait d’adolescentes bouleversantes dans leur force et dans leur fragilité.

Autumn va donc avec sa cousine devoir faire preuve d’une grande détermination pour aller au bout de son projet et le spectateur ressent un certain soulagement quand il voit les deux jeunes filles quitter enfin New York pour rentrer en Pennsylvanie. Parce qu’on lui a menti lors de sa première consultation, Autumn a dépassé le délai légal pour pratiquer un avortement simple, elle peut toujours avorter mais la procédure est beaucoup plus longue. Ce qui signifie que les deux jeunes filles vont passer deux nuits dehors dans les rues de New York. Deux nuits pendant lesquelles elles vont à nouveau être confrontées à des comportement masculins inappropriés. Ces derniers, du père d’Autumn en passant par le patron du supermarché ou de l’étudiant new-yorkais, sont présentés comme des individus sûrs d’eux, focalisés sur leurs désirs et ne prenant pas en considération la violence de leurs actes, aussi modique soient-ils, envers ces jeunes filles. Face à eux, les jeunes filles déploient une gamme complète d’évitement, allant du geste de révolte (le verre de bière jeté au visage) au refus poli (face à l’étudiant qui insiste pour que Skylar vienne avec lui downtown).

Le film montre alors toute la complexité de grandir fille dans une société d’hommes. Comment ta supposée liberté de mouvement et de décision doit être mesurée à l’aune des réactions qu’elle peut générer chez eux et comment les autres femmes peuvent être à la fois une aide et un ennemi. Et surtout le film montre la solitude d’Autumn qui doit gérer seule sa situation, qui pour l’instant ne peut pas parler de ce qu’elle a subi de la part de ses anciens petits amis, mais le spectateur l’espère qui parviendra à le faire quand le bon moment et la bonne personne viendront. Les deux actrices sont magnifiques, elles incarnent à la perfection cet entredeux entre l’adolescence et l’âge adulte avec un mélange de douceur et de détermination. Quant à la réalisatrice, sa façon de filmer est toujours à la bonne distance, au plus près des personnages mais sans tomber dans l’émotion gratuite et facile. Elle nous place avec ces deux jeunes filles, absolument pas dans le jugement mais dans l’empathie pure. Il est rare de voir des films qui abordent un sujet comme celui-ci avec autant de complexité, d’intelligence et de dignité.

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