Brexit: The Uncivil War de Toby Haynes et James Graham

Dominic Cummings (Benedict Cumberbatch) est recruté par le camp des pro-Brexit pour mener leur campagne lors du prochain référendum initié par David Cameron et prévu pour le 23 juin 2016. Sa stratégie est relativement claire : laisser à UKIP et son leader Nigel Farage (Paul Ryan) la rhétorique de l’immigration (et de l’adhésion de la Turquie) pour mobiliser une partie de l’électorat en faveur du Brexit, et concentrer ses équipes sur les indécis en identifiant dans la population britannique les sujets de mécontentements. Les équipes de Cummings partent ainsi à la rencontre de la classe moyenne britannique. Il ressort de leur entretien qu’une partie de la population se sent déclassée, a peur de l’avenir, s’inquiète pour le système de santé et considère que leur adhésion à l’Union européenne leur a soustrait une grande partie de leur pouvoir de décision. A l’image de leur vie quotidienne dans laquelle ils subissent plutôt qu’ils ne décident, les électeurs britanniques pensent que le pays est dans la même position face à Bruxelles. Cummings rassemble ces éléments disparates dans un slogan efficace (« Let’s Take Back Control ») et focalise ses équipes sur la question du NHS et de son éventuel sauvetage si jamais le Royaume-Uni viendrait à quitter l’Union européenne. Il lui faut ensuite un visage pour mener cette campagne ou plutôt deux : il y aura d’un côté Boris Johnson (Richard Goulding), ancien maire de Londres et de l’autre Michael Gove (Oliver Maltman), secrétaire d’Etat à la justice. Cummings utilise également les services d’une toute nouvelle société numérique, Cambridge Analytica, spécialisée dans le repérage et le ciblage de population à des fins publicitaires ou comportementales.

Téléfilm réalisé par Toby Haynes (Jonathan Strange & Mr Norrell ), d’après un scénario de James Graham (auteur de l’excellente pièce de théâtre The House), diffusé sur Channel Four en janvier 2019. L’objectif de cette série est d’expliquer les raisons de la victoire du Leave en 2016, en se focalisant sur la cuisine des équipes de campagne et notamment sur leur leader, Dominic Cummings. Ce qui déjà pose problème puisqu’il ne s’agit pas ici de tenter de comprendre pourquoi les Britanniques ont voté majoritairement pour quitter l’Union européenne mais de montrer comment la campagne a été menée (comme si dans une élection ne se jouait que des logiques liées à la manière de faire campagne du candidat, ce qui n’est pas certain) et surtout de se focaliser sur un homme et une technologie pour désigner des responsables, dérouler un récit simple mais monocausal de l’événement.

Ainsi, tout le monde a été manipulé par le brillantissime Dominic Cummings, les électeurs, les leaders UKIP et ceux dans le camp conservateur en faveur du Leave. Car ce personnage qui a tout fait pour faire gagner la campagne du Leave avait un agenda caché : sortir des logiques traditionnelles des campagnes passées (on mobilise un électorat déjà formé et presque formaté contre un autre), aller chercher une partie de la population qui ne votait plus et qui n’ont jamais eu une logique de camp pour désorganiser les campagnes, obliger les candidats à recréer un électorat, à chaque élection, sans avoir le secours d’une base. Objectif louable, mais dont je doute de la pertinence dans le cadre du référendum en 2016. Le fait qu’il est présenté comme quelqu’un qui ne fait pas de politique dans la série est en total contradiction avec ce qu’il est depuis le référendum, un proche conseiller de Boris Johnson, un homme finalement très à l’aise dans les arcanes du pouvoir, bien loin de l’image d’anarchiste que lui prête la série.

Il ne faut pas regarder ce téléfilm pour comprendre ce qui s’est joué pendant la campagne du référendum. Ce téléfilm est avant tout une œuvre de fiction, davantage intéressée par la figure du grand méchant incarné par Cummings, intérêt qui vire parfois à la fascination pour ce personnage peu diplomate mais supérieurement intelligent, dont les aspirations étaient presque nobles mais qui malheureusement s’est heurté à l’idiotie ambiante, transformant son vaste plan en un désastre chaotique (malgré la victoire du Leave). Le téléfilm est intéressant pour ce qu’il dit d’un certain milieu sur leur compréhension de la défaite du Remain. On peut également saluer la performance de Benedict Cumberbatch, assez convaincant dans le rôle de celui qui comprend tout avant les autres, mais perd du temps à leur expliquer (un Sherlock Holmes de la politique en somme).

Des historiens, des politologues et des sociologues ont déjà travaillé sur la question du référendum. Leur études montrent bien la complexité de ce qui s’est joué lors de cette campagne (elles minimisent également le rôle joué par Cambridge Analytica). Alors certes, leurs conclusions sont moins glamour, pluricausales mais surtout elles jettent une lumière crue sur la situation politique au Royaume-Uni, et plus largement sur ce qui signifie l’Union européenne pour un grand nombre de citoyens européens. L’effritement de l’adhésion à l’Europe est ancien, et surtout va au-delà des frontières du Royaume Uni tout comme la montée d’homme politique comme Boris Johnson. Je ne pense pas qu’on puisse comprendre ce référendum sans le replacer dans un contexte européen, ce qui ne fait pas ce téléfilm et c’est bien dommage. Cummings aussi intelligent soit-il n’a rien créé, il n’a fait que savoir surfer sur une vague.

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