Les furtifs d’Alain Damasio

Lorca Varèse n’est plus qu’à une étape de son accession au statut de chasseurs de furtifs. Lors de cette dernière épreuve qui vient clore son apprentissage, Lorca est placé dans une pièce vide, dans laquelle se trouve un furtif et de sa capture dépend la réussite de l’épreuve. Bien qu’ils soient invisibles, les furtifs peuvent être chassés à condition d’avoir tous ses sens en alerte, sens parfois augmentés par des technologies modernes. Lorca finit par capturer le furtif, simplement en parvenant à poser son regard sur lui, le furtif se fige alors en une statue de céramique. Devenu chasseur de furtif, Lorca n’a plus qu’une idée en tête : retrouver sa fille, Tishka. Cette dernière a disparu une nuit sans laisser de traces, Lorca est persuadé qu’elle est devenue un furtif, sa femme Sahar pense au contraire qu’elle est morte. Le couple s’est séparé après la disparition de leur fille, en partie parce que Lorca s’obstinait à affirmer que sa fille était un furtif. Devenir chasseur pour Lorca, c’est à la fois avoir la possibilité de retrouver sa fille mais également sa femme. La tâche n’est pas facile : les furtifs appartiennent au domaine de la légende, seuls quelques initiés savent que cette légende est vraie. Si l’information parvenait au public, elle pourrait provoquer à la fois la convoitise (de l’armée notamment),  la peur (du public) et la fascination pour ces êtres qui échappent à la surveillance, s’hybrident avec le vivant (quel qu’il soit) pour créer une nouvelle espèce.

Essaie de sentir à la vitesse du présent pur. Ni plus lentement, ni plus vite. En prise avec la durée. Repousse toute anticipation. Essaie d’atteindre la simple présence à ce qui se passe, flue et change. Sans cesse. C’est là que vit le furtif. C’est là que tu le croiseras.

Pour avoir assisté à une tentative de transposition du roman sur une scène théâtrale, j’attendais beaucoup du roman. La pièce était intéressante, quoique parfois très confuse et elle reposait sur des dispositifs techniques encombrants et finalement inutiles. Mais elle m’avait donné envie de lire le roman, notamment pour mieux saisir son propos. Je ne suis pas une grande fan du style d’écriture de Damasio que j’ai découvert avec La horde du Contrevent), mais ses idées m’intéressent

Plus de 600 pages plus tard, j’avoue ne pas bien comprendre encore le but de cette construction littéraire.

Il y a plusieurs fils narratifs dans ce roman, le principal sur les furtifs et la recherche de Tishka, mais il y a aussi des considérations sur les villes du futur (rachetées par des entreprises privées et gérées comme tel avec des zones d’abonnements premium ou non qui structurent l’espace urbain et cloisonnent la circulation suivant le statut de l’abonné), sur les possibilités des luttes à venir (à grand renfort d’évocation des luttes actuelles comme celle de la ZAD), sur le vivant (vive la permaculture) et aussi voire surtout sur le langage (et le son), le pêché mignon de l’auteur.

Papa!!
C’est fou la force de ce mot. C’est un coup de feu à bout portant avec une balle d’amour dans la bouche. Ca te dit que tu existes comme tu n’as jamais existé pour personne. C’est un appel qui happe le présent pur, il t’avale. Il t’oblige à être ici: ici même, hic. Tu ne sais pas y répondre, parce que voilà: tu es là, elle est là et son appel jette une passerelle vers toi que tu n’empruntes même pas: elle te traverse de part en part, elle te crée deux bras en plus, des jambes en mieux, un visage et une voix doubles. Un nous. Papa. C’est le premier mot qui sort un jour des lèvres de ton bébé et qui veut dire « lié ». Deux. Fondueensemble. Plus jamais seuls. L’unique mot absolument plein de la langue.

Comment tenir tous ses fils dans une même structure narrative sans noyer son lecteur ?  A mes yeux, Damasio n’y parvient pas, le roman devient assez rapidement une accumulation de considérations sur des sujets pas forcément inintéressants, mais proprement indigestes passé deux cents pages. Pour tout dire, j’ai commencé à avancer dans la lecture (c’est-à-dire à sortir du sentiment de ne lire que des mots, qui forment ensuite des phrases puis des paragraphes), quand j’ai arrêté de prêter trop d’attention à ce qui était dit. En gros, je suis passée en mode « blabla » comme dans les films catastrophe qui ménagent toujours une scène pour tenter (bien maladroitement) d’apporter une caution scientifique à ce qui se passe, alors que tout le monde s’en fout et que le propos scientifique ne tient pas debout. Passée en mode « blabla », en considérant que les personnages ne sont que de fiction et que l’incohérence ressentie à la lecture de leurs propos haut perchés n’est que l’expression des lubies de l’auteur (sans chercher forcément une cohérence dans sa pensée), m’a permis de finir le roman (non sans mal).  Je me souviens avec émotion des cinquante pages de débats entre un groupe de personnages tentant de traduire ce que le mot « Ta? » laissé par Tishka veut dire, débats convoquant tous les théories les plus complexes pour finir par l’hypothèse que « Ta » soit le diminutif de « Chat » que Tishka du haut de ses quatre ans à du mal à prononcer. Dix linguistes pour une traduction à la portée de m’importe quelle mère de famille, c’est un peu décevant. Et je crains que ce passage soit à l’image du roman : très complexe en apparence, mais il faudrait pas aller gratter la surface.

Comment l’évolution a pu sélectionner une créature qui s’autocrée ? Permutante si vous préférez ?
– Peut-être parce que justement, parce que l’évolution n’avait rien sélectionné encore. Que les furtifs seraient à la souche d’un phylum, à la source du vivant. Antérieurs à la division des règnes entre végétal, animal, champignon…
– Vous voulez dire entre procaryote, eucaryote et archée ? Ce serait une belle hypothèse mademoiselle. Très belle, vraiment. Elle me travaille aussi. Une manière de LUCA alors : Last Universal Common Ancestor ?

Enfin, j’apprécie de moins en moins le style d’écriture de l’auteur. Sans narrateur, l’histoire est racontée par les personnages du roman via des échanges dialogués. Peu de description donc, à moins qu’un personnage ne prenne la parole pour décrire. Le roman se construit donc sur un assemblage de dialogues surréalistes où les personnages communiquent entre eux (longuement), mais parfois décrivent ce qui se passe (dans une posture qui me parait très improbable), et surtout font le récit sous forme de dialogue de leur pensée intime (procédé assez classique en littérature mais qui suppose un contrat de lecture entre le(s) narrateur(s) et le lecteur, contrat qui est sans cesse remis en cause par l’auteur).

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