Cosmopolis de David Cronenberg d’après Don DeLillo

Le travail de Cronenberg m’intéresse en général. Je ne suis pas fanatique, ayant trouvé ExistenZ inintéressant, mais en général Cronenberg sait faire des films qui interpellent. J’avais évidemment aimé La Mouche; j’ai été fasciné par cet objet de folie sur pellicule qu’est Spider. Et puis, bien sûr, ses deux films récents, A History of Violence et Les Promesses de l’ombre. (H. a vu A Dangerous Method qu’elle a trouvé ridicule). Que peut-on dire du cinéma de Cronenberg? Qu’il est centré sur deux questions: la normalité et la monstruosité et, évidemment de la dialectique entre ces deux concepts.

Ainsi, donc, Cosmopolis (le roman comme le film) est l’histoire de la chute d’un golden boy de Wall Street, Eric Packer (Robert Pattinson), un multimillionnaire ayant fait fortune avec sa start-up, propriétaire d’un appartement de 48 chambres avec deux ascenseurs dont un où l’on entend la musique d’un rappeur sufi, propriétaire d’un ancien bombardier soviétique et qui est fiancé à l’héritière d’une grande famille fortunée européenne. On le suit au cours d’une journée, à bord de sa limousine, car il veut traverser la ville pour aller se faire couper les cheveux alors que New York est en proie à de violentes manifestations d’antimondialistes, à la visite du président et aux funérailles d’un rappeur, le tout bloquant totalement la circulation. Et dans ce chaos, le chef de la sécurité d’Eric est inquiet: le « Complexe » (le QG de la sécurité) le met en garde: une menace crédible mais mal identifiée aurait pris Eric pour cible…

Le roman de Don DeLillo a des qualités littéraires que je ne serais guère capable de démontrer ici, mais avec des trouvailles telle que cette question, que l’on retrouve dans le film: « où vont les limousines la nuit, après qu’elles aient déposé leur propriétaire ? » ou encore des descriptions hallucinantes d’une ville-monde totalement immobile théâtre de manifestations réminiscences d’une sorte de barbarie primordiale. DeLillo sait faire cela. Cela dit, sa lecture ne m’avait guère marqué : mon souvenir est donc d’un roman agréable à lire (la scène du cortège funèbre du rappeur était autrement plus impressionnante que celle du film) mais, une fois fini, ne laissant que peu de traces. Ce vide, en avais-je conclu, était le projet même de DeLillo, à savoir une tentative de capturer l’essence du capitalisme dans une œuvre littéraire, cette pulsion de mort freudienne (ah, ah, Cronenberg refait surface) qui est le moteur du capitalisme (et non la lutte des classes qui en est la conséquence, l’écume). Le film ne cherche pas tant à retrouver cela et déplace, à son insu, l’enjeu vers autre chose. La transposition à l’image m’a fasciné pendant toute la durée du film par un aspect : comment parler du futur alors qu’il est déjà (dé)passé ?

Voilà un film de 2012 qui fait écho à la crise de 2008 qu’un roman de 2003 avait anticipée confirmant si besoin en était le statut de prophète de l’Amérique qu’a acquis DeLillo depuis son roman The Players dans lequel il avait anticipé un attentat contre le World Trade Center. (Vision à mon avis tout à fait à côté de la plaque car l’œuvre de DeLillo est bien plus intéressante sur l’impossibilité d’être humain à plusieurs, sur la solitude intrinsèque de l’être humain qui ne peut communiquer ni échanger et est en permanence dans des monologues qui se croisent parfois avec ceux des autres êtres humains qui sont dans un même espace que lui.) Pour revenir au film, il nous montre donc une anticipation passée, un futur antérieur et malheureusement le film n’insiste pas assez là dessus.

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Cronenberg cherche à capter l’essence de notre époque, de notre présent, en multipliant les scènes censées être emblématiques : comment Eric s’envoie en l’air de manière compulsive, comment le sentiment de tout perdre le rend libre, comment la seule femme qui se refuse à lui l’obsède, comment il a des pulsions d’autodestruction autant de métaphores sur le capitalisme et encore une fois sur la pulsion de mort freudienne qui en est le cœur (et qui obsède Cronenberg). Mais ce faisant, il rate son objectif car tout ceci est déjà affreusement cliché (le capitalisme c’est du sexe, et les deux sont la mort). Et c’est justement là que se trouvait, je pense, la clé qui aurait pu rendre son film absolument génial: en montrant cet aspect dépassé des choses. Je veux dire par là que quelques fois, dans le film, la manière de filmer est intemporelle : on ne sait pas exactement quand a lieu le film. Dans une sorte de ville futuriste à la Batman version Nolan au début, dans une ville déglinguée version années 80 ou L’Armée des 12 singes de Gillian au milieu ou même l’esthétique Fincher des années 90 à la fin. Or cette intemporalité aurait pu, aurait dû, être creusée afin de montrer que c’est cela l’essence de notre époque: le futur est déjà dépassé, la prédiction prophétique est déjà un cliché, le présent n’existe que lorsqu’il dévore le futur, le vomissant sous forme de passé, usé et obsolète, véritable métaphore du capitalisme dévoreur d’innovation et faiseur d’obsolescence. Ce thème est au cœur de l’œuvre récente de William Gibson avec sa trilogie sur Hubertus Bigend.

Ne poussant pas jusque là, l’absence ou plutôt la vacuité des propos des scènes du film ne semble pas tout à fait assumée et sonne donc terriblement cliché, dépassée (ainsi les discours lénifiants sur le capitalisme ou le côté lisse de Pattinson ou encore l’idée d’une start-up basée sur la technologie qui est donc vulnérable et peut s’écrouler en une seule journée, autant d’éléments qui ne semblent pas tout à fait assumés et trop premier degré, comme si Cronenberg croyait sérieusement cela) et, de fait, pose la question: un film peut-il emporter l’adhésion par sa vacuité?


Je n’ai aucun souvenir du film de Cronenberg, et je doute même de l’avoir vu. Par contre, je viens de terminer la lecture du roman de Don DeLillo et je rejoins Mathieu sur certains de ces commentaires sur le roman.

Effectivement, le roman parait daté et peu orignal dans sa description des mécanismes de la finance (plus que du capitalisme, même si les deux sont liés) pour un lecteur de 2021 comme il l’était pour celui de 2008, à ceci prêt que Don DeLillo a inscrit dans son roman dès son écriture son obsolescence. A l’image de cette voiture qui chemine dans le chaos de la ville vers un futur antérieur, au moment où le récit s’écrit, il s’inscrit déjà dans le passé.

De plus, l’auteur bien que focalisant son roman sur ce personnage de trader qui cherche à se faire couper les cheveux, n’a de cesse de le montrer pris dans des flux ou réagissant voire agissant en fonction de ces derniers. Loin d’être le personnage central du roman, l’homme cède sa place au simple mouvement. Mouvement de la voiture (parfois contrarié) vers une destination futile, mouvement des flux décrits comme erratiques, insaisissables et surtout incompréhensibles, même de ceux qui vont pourtant agir en fonction d’eux. Le flux est donc constant, insensé et à son image l’homme est mobile mais insignifiant.

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