Don’t Look Up d’Adam McKay

C’est une nuit comme les autres pour la doctorante en astrophysique à la Michigan State University Kate Diabiasky (Jennifer Lawrence) qui scrute les écrans des ordinateurs de l’observatoire Subaru lorsque, soudain, elle remarque un objet géo-croiseur (Near-Earth Object). Avec son directeur de thèse, le Dr. Randall Mindy (Leonardo DiCaprio), qu’elle prévient aussitôt, elle calcule qu’il s’agit d’une météorite qui entrera en collision avec la Terre dans un peu plus de six mois, provoquant une extinction de masse. Les deux scientifiques n’ont alors de cesse que de vouloir alerter d’abord les autorités scientifiques (la Nasa, notamment) puis surtout les pouvoirs politiques et, enfin, l’opinion publique pour faire face à la catastrophe annoncée.

Mais voilà : les deux astronomes se heurtent alors à pire qu’un mur, à l’incompétence, l’idiotie, la superficialité, l’inattention et l’avarice de la société capitaliste, médiatique et financière. The show must go on.

Proposée par Netflix, cette comédie d’horreur (ainsi que la qualifie Wikipedia) est une satire, au sens plein du terme, de notre société contemporaine, de notre aveuglement nourri par notre incapacité à voir au-delà du petit bout de notre nez (ou d’un autre appendice) de nos désirs, de notre besoin de distraction et de spectacle, de notre besoin compulsionnel de nous amuser.

Tout le monde est donc totalement crétin dans ce film en premier lieu les politiques (effarante Meryl Streep en Trump féminin et Jonah Hill en chief of staff plein de morgue et d’auto-satisfaction hype donc brutale), mais les médias en prennent pour leur grade, avec leur besoin de tout transformer en divertissement, de rester dans le superficiel et les paillettes, mais aussi les populations, qui n’apparaissent que via leurs posts sur les réseaux sociaux, engoncées elles aussi dans leurs bulles d’amusement perpétuel. Face à cette société du spectacle permanent (Guy Debord, au secours, ils sont devenus fous), face à la crétinerie érigée en mode de vie, face au solipsisme onaniste synonyme de refus de l’intelligence, et même d’incapacité de pouvoir se parler, de communiquer, toute tentative d’expliquer, de faire comprendre, d’apprendre est vaine.

Le clou du film et du spectacle est atteint dans la scène de concert, où la tentative d’alerter de la fin du monde est transformée elle-même en grand show, avec un message apocalyptique trivialisé en chansons mièvres interprétées par un couple glossy et vain parfaitement incarné par Ariana Grande et Kid Cudi. Cette scène est d’ailleurs vraiment centrale, mettant en opposition, renvoyant dos-à-dos la guimauve libérale consciente et le déni crasseux trumpiste (« you the working class, us the cool rich, and them… »).

Au milieu de cette médiocrité voire de cette débilité généralisée émerge celui qui l’entretient : le capitalisme technologique incarné par un gourou GAFAM, Sir Peter Isherwell (Mark Rylance), le PDG de Bash, multinationale mélange d’Apple, d’Amazon et de Google, incarnation du prophétisme technologique et post-terrien digne des pires cauchemars de Bruno Latour. A la fois marionnettiste et moteur du crétinisme organisé, aussi bien politique que médiatique, et porteur d’une promesse bidon d’évolution vers une société utopique (au sens propre du terme), il incarne parfaitement, y compris jusque dans sa manière doucereuse et faussement étrange (en réalité : image marketée) de parler, le sécessionnisme des élites, clairement montrée à la fin du film (y compris jusque dans le générique final).

Mais alors, que dit ce film ? Satire de notre époque, il se veut le poil à gratter de notre mauvaise conscience. Il n’en est pas moins porté par Netflix, incarnation même de ce que le film dénonce. Encore une fois, les Etats-Unis montrent là ce qui fait leur plus grande force, à savoir la capacité de la culture américaine à intégrer sa propre critique, sa propre remise en cause, pour se réaffirmer (DiCaprio retourne auprès de sa femme et dans sa maison dans son Etat bouseux où il est rejoint par Lawrence qui a retrouvé elle aussi sa famille et rencontré des jeunes Américains rebelles et conservateurs, y compris son amant, Timothée Chalamet, et tous se réunissent pour une dernière scène de quasi-Thanksgiving en famille où, bien sûr, on prie Dieu avant la fin du monde) et parfois se transformer, pour le meilleur… ou pour le pire.

Car s’il est une leçon que les dernières années ont délivré avec cruauté, c’est que les fictions sont essentiellement politiques et que, surtout lorsqu’elles sont dystopiques, le réel semble vouloir s’en inspirer, ce qui est logique étant donné leur pouvoir performatif. Pire encore, cette vision cauchemardesque car parfaitement plausible (ainsi que le sous-titre du film l’indique) de notre présentisme incapable d’envisager le futur vient s’ajouter à la mosaïque des fictions apocalyptiques promues par Hollywood et qui nourrissent la collapsologie résignée (ce à quoi, malgré son côté profondément bancal, un film comme Tomorrowland cherchait à s’opposer). Les peuples n’apparaissent ainsi que comme des masses amorphes, qui prient dans des églises ou des temples, postent sur les réseaux sociaux, copulent ou se saoulent ou déversent leur violence dans des orgies de destruction aveugle. Vision issue d’un évolutionnisme mal digéré (ces plans sur les humains sont mis en regard avec des images d’animaux qui eux paraissent innocents dans leur indifférence), Don’t Look Up, en effet, met en scène un nihilisme (mais pas complaisant) face à une humanité essentiellement incapable de n’être autre chose que ce primate, pour paraphraser Oscar Wilde, les pieds dans les égouts incapable de penser au-delà de ses désirs immédiats et donc de regarder vers les étoiles — sauf, peut-être, les « génies » cupides et mégalomaniaques.

Le film est donc bien un condensé de notre époque, y compris dans son incapacité résignée à penser, à mettre en scène, à faire rire de la manière de sortir de ce tunnel qu’est le capitalisme global. Mieux vaut rire, alors, faire preuve de la politesse du désespoir.

« L’Humanité est devenue assez étrangère à elle-même pour réussir à vivre sa propre destruction comme une jouissance esthétique de premier ordre » (Walter Benjamin, cité par Anne-Lise Melquiond).

2 réflexions sur “Don’t Look Up d’Adam McKay

  1. Pingback: Don’t Look Up, Adam McKay – Pamolico – critiques romans, cinéma, séries

  2. Pingback: Don’t Look Up : Déni Cosmique – Au pays des cave trolls

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