The Last Duel (Le Dernier duel), de Ridley Scott

La scène s’ouvre à Paris, le 29 décembre 1386, où a lieu le dernier (ou en tout cas, l’un des derniers) duel — ou, plus exactement, un combat — judiciaire connu en France, sous le règne de Charles VI, opposant Jean de Carrouges (Matt Damon) et Jacques Le Gris (Adam Driver), après que le premier ait accusé le second d’avoir violé son épouse, Marguerite de Thibouville (Jodie Comer), pendant son absence. L’affaire remonte jusqu’au Parlement de Paris qui décide alors d’une ordalie par combat.

Le film propose alors trois flashbacks, trois versions des évènements qui ont conduit à l’affrontement entre deux anciens amis : la vérité selon Jean de Carrouges, la vérité selon Jacques Le Gris et, enfin, la vérité selon Marguerite de Thibouville.

De la confrontation entre ces deux hommes et entre ces trois vérités sortira (peut-être) la vérité…

Le film a été comparé par la critique — qui n’a globalement pas été convaincue — à Rashomôn, d’Akira Kurosawa, et à juste titre : Ridley Scott, en proposant trois versions de la même (ou presque) histoire, utilise de manière habile la narration différenciée selon les points de vue, une technique particulièrement adaptée au cinéma. Le spectateur guette ainsi les légères ou parfois importantes divergences entre les récits, les moments absents ou nouveaux. Pour autant, le film a fait un bide, notamment aux Etats-Unis, ce qui a incité Scott à accuser les millenials de ne pas s’intéresser au cinéma à moins que les films ne soient sur téléphone portable. Il semble donc que ce film n’ait pas trouvé son public, ni jeune, ni vieux. Pourtant, de nombreux éléments sont réussis : le casting est impeccable, le scénario bien ficelé et, au final, le propos est particulièrement solide.

Le casting et, derrière lui, les personnages sont une réussite : Matt Damon incarne Jean de Carrouges, noble issu d’un ancien lignage normand au prestige idoine, mais qui a des problèmes d’argent et cherche à compenser sans cesse sa trajectoire descendante par un supplément de courage et son honneur chevillé au corps, ce qui lui vaut d’ailleurs une première disgrâce après qu’il n’ait pas réussi à se maîtriser et ait lancé une charge téméraire mais malvenue devant Poitiers, provoquant la défaite des armées françaises contre les Anglais. Adam Driver joue au contraire un noble de moindre extraction, mais éduqué, habile et parvenant ainsi à obtenir la protection et les faveurs du seigneur-lige de Jean de Carrouges, Pierre, comte d’Alençon et comte du Perche, cousin du roi. Quant à Jodie Comer, fille d’un noble fortuné qui la donne à marier à Carrouges pour recevoir le prestige du nom (tandis que Carrouges veut « redorer son blason » par ce remariage et concevoir un héritier), elle parvient à jouer une femme obéissante et fière, consciente de ses propres capacités (par exemple dans la gestion du domaine) mais aussi de la nécessité de toujours céder le pas aux hommes afin de ne pas outrepasser son rôle d’épouse et de femme. Son interprétation montre que les femmes de l’aristocratie au Moyen Age avaient des marges de manœuvre, malgré leur statut clairement inférieur.

Le film parvient à faire vivre un Moyen Age plausible dans cette peinture des relations de rivalité, d’amitié, ou de haine (moins lorsqu’il s’agit des décors avec lesquels il est difficile de voir Alençon ou le Perche et encore moins Carrouges dans des châteaux du sud de la France, mais c’est un détail). L’écriture, avec ces trois points de vue, montre clairement les vécus bien différents des trois protagonistes. La scène-clé, la scène du viol, est insupportable la première fois, et encore plus insupportable la seconde fois, et elle est implacable : car si on aurait pu en vouloir à Scott d’infliger à deux reprises au spectateur cette scène, il faut bien saluer la manière dont il la fait varier avec quelques nuances relativement subtiles. Non pas qu’il y en ait eu besoin pour se déterminer qu’il s’agit bien d’un viol (à cet égard la première scène, alors même qu’elle est du point de vue de Jacques Le Gris, est déjà suffisante, et seul un homme qui considère que les femmes qui disent non veulent en réalité dire oui et ne se refusent que par convenance peut agir comme il le fait et prétendre qu’il s’agit de « séduction »), mais parce que la seconde fois, le viol est montré pour ce qu’il est, un piège duquel Marguerite ne peut pas sortir à partir du moment où Le Gris a décidé qu’il obtiendrait ce qu’il veut. Et là Scott relève un vrai défi, à la fois d’écriture, de cinéma, évitant l’écueil de la complaisance et filmant avec justesse car avec empathie. Il équilibre ainsi sa lourdeur qui s’exprime à d’autres moments notamment lorsque, dans le cartouche annonçant la dernière version « La vérité selon Marguerite », seuls les deux premiers mots subsistent un instant à l’écran, procédé élégant mais qui ne parie pas sur l’intelligence du spectateur.

Jusqu’au bout, d’ailleurs, le film montre que le point de vue féminin est nécessaire, car ce n’est que dans la dernière partie que Marguerite a droit à la parole, y compris devant le Parlement où son affaire remonte, tandis que Le Gris bénéficie du bénéfice du doute et surtout de la vision patriarcale de toute une société. D’ailleurs, à aucun moment ce n’est le viol lui-même d’une femme qui pose problème, mais bien l’atteinte à l’honneur de son noble époux. Or, le film restitue la parole de cette femme — arrivée jusqu’à nous par des sources masculines — d’une manière que seule la fiction peut le faire en s’appuyant sur le travail d’Eric Jager, professeur de littérature médiévale à UCLA, auteur de l’ouvrage dont le film est adapté. Bien sûr, le film commet quelques erreurs (qui sont analysées ici ou ici), en particulier sur les lois concernant le viol ou la manière dont le plaisir sexuel féminin était perçu, erreurs qui dans ce film-là sont d’autant plus regrettables et montrent à nouveau la lourdeur de Scott qui a sans doute voulu appuyer sur la domination masculine et l’oppression féminine. Néanmoins, plusieurs autres passages sur la pression sociale des femmes (qui reprochent à Marguerite de ne pas accepter son sort alors qu’elles l’ont bien fait), sur leur rôle de reproductrice, sont bien vus et amenés. Enfin, l’image de fin montre avec sans doute une vision trop idyllique une vérité dans la condition féminine des sociétés anciennes : le veuvage était une période de liberté.

Arf. Ceci est Bellême…

Le Dernier duel est donc un film très contemporain, parfois qualifié de manière quelque peu réductrice de « drame médiéval MeToo », mais qui parvient à évoquer ce que pouvait être la condition de la femme dans l’aristocratie médiévale avec une certaine justesse et sans trop accumuler de clichés médiévalistes. Faut-il en conclure que c’est pour cette raison même qu’il n’a pas trouvé son public ? On est effectivement loin de la complaisance envers la culture du viol de Game of Thrones.

Une réflexion sur “The Last Duel (Le Dernier duel), de Ridley Scott

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