Stranger Things (saison 4, vol. 1 & 2) des Duffer Brothers

Mars 1986. Voilà huit mois que les évènements qui ont mis sens dessus-dessous la petite ville de Hawkins et notamment son nouveau centre commercial ont eu lieu. L’ancien shériff, Jim Hopper, a depuis disparu et est présumé mort tandis que Max a rompu avec Lucas et reste profondément marquée par la mort de son frère, Billy, qu’elle a vu périr sous ses yeux.

A Hawkins, Mike et Dustin, à présent au lycée, ont rejoint le Hellfire Club, un club de jeux de rôle (ou plus précisément de D&D) mené par Eddie, un éternel lycéen vu comme un freak par les autres. Lucas, lui, cherche à être normal et s’investit dans l’équipe de basket du lycée, ce qui lui vaut même d’être très populaire lorsqu’il est responsable du panier qui vaut la victoire à son équipe.

A plusieurs milliers de kilomètres de Hawkins, Joyce s’est installée en Californie avec ses enfants, Jonathan et Will, et avec Eleven, où ils essaient également de s’intégrer, mais cette dernière, qui a perdu ses pouvoirs, se heurte à la mesquinerie typique des adolescents des fictions américaines. Elle a également l’impression que Mike l’oublie.

Plusieurs évènements interviennent alors : Joyce reçoit un mystérieux paquet contenant une poupée russe dans laquelle un message anonyme lui révèle que Hopper serait vivant, Mike vient passer les vacances en Californie pour voir El, et Chrissy, la copine du leader de l’équipe de basket, Jason, commence à avoir des hallucinations avant d’être brutalement tuée dans la caravane d’Eddie.

Le monde sens dessus-dessous semble de nouveau infester Hawkins…

Après une bonne saison 3, cette nouvelle saison était annoncée comme le clou du spectacle, d’une part parce que les Duffer Brothers avaient dit qu’il n’y aurait que quatre saisons et d’autre part parce son volume (avec sept épisodes d’une heure trente puis deux épisodes de deux heures en moyenne) dépassait largement le format habituel.

Et il faut bien le dire : je n’aime pas le fait de ne pas avoir aimé cette saison.

J’aurais vraiment voulu l’aimer, j’ai cherché à ne pas rester bloqué sur ses défauts pendant longtemps, mais trop c’est trop, et il faut bien admettre la déception d’ensemble au final malgré quelques bons éléments. Attention : spoilers à venir.

Le défaut impossible à ignorer est bien l’écriture. Elle coince sur de nombreux points. Il y a les incohérences (lorsque Chrissie meurt à Hawkins, le méchant général noir de l’armée américaine y voit l’action d’Eleven qui est en Californie à plusieurs milliers de kilomètres, ce qui signifierait qu’elle serait capable d’utiliser ses pouvoirs à une telle distance, chose inconnue dans la série jusqu’alors), les facilités (la scène au cours de laquelle Dustin communique tranquillou entre le monde sens dessus-dessous et le monde « normal », chose qui était quasiment impossible et amenée de manière très subtile et belle auparavant, ainsi lorsque Joyce avait compris que Will communiquait avec elle en allumant les guirlandes dans la première saison), les ratés (comme le cousu de fil blanc de la mort d’Eddie qui était le personnage parfait à sacrifier : attachant, mais pas un personnage présent depuis le début, donc chop, chop ! ou le capilotracté du style « c’est exactement ce qu’on avait prévu » avec Vecna, le passé de Numéro Un où l’on voit comment les showrunners/ scénaristes ont du faire du forcing pour nous vendre cette histoire, notamment le coup de l’amnésie post-traumatique d’El) et les clairement pénibles (chaque scène de discussion intime entre les personnages qui semblent se dire qu’aller au combat est un bon moment pour papoter et flirter ou que marcher dans les bois du monde sens dessus-dessous c’est pépouze et on peut chatter peinardou).

Mais, je me disais, tout ceci pourrait être aisément pardonné. Que le MJ qui n’a pas eu recours à de tels gimmicks d’écriture pour tenter de reconstituer une cohérence, même factice, à sa campagne jette la première pierre (et ce ne sera pas moi) ! Car, après tout, Stranger Things n’est que cela : une campagne de JDR mis à l’écran. Mais ici, il ne s’agit pas tant de reconstituer une cohérence après-coup que de vouloir faire des scènes, dans le sens des scènes punchy, avec des effets qui vont bien et même des répliques qui claquent. C’est pourquoi c’est si irritant. Le pire revient aux scènes qui clôturent la saison où la ville a été ravagée, mais à part trois lignes de dialogue dans un cadre de gymnase, on n’en voit rien.

Plus grave encore : le soucis dans l’écriture des différentes intrigues. Jusqu’à présent — c’était là aussi la marque de fabrique de cette série et ce qui faisait son charme — l’écriture s’ingéniait à séparer plusieurs fils qui correspondaient à plusieurs groupes (les kids, les ados, les adultes), mais tous étaient à Hawkins et les fils se rejoignaient dans un final cohérent. Cette fois, les trois fils sont Hawkins et ses meurtres (intrigue A), la Californie et El (intrigue B) et l’URSS où Joyce va chercher Hopper (intrigue C). Et cela ne marche pas du tout.

Clairement, l’intrigue B ne sert à rien. La récupération par Eleven de ses pouvoirs, étant liée dès le début à un élément artificiel qu’on nous divulgue au début de la saison pour justifier cette même intrigue (Brenner/ Papa : « en fait El, tu as fait un shut-down sur ce qu’il s’est passé avant, et donc tu dois te souvenir à présent pour qu’on puisse montrer aux spectateurs l’origine de tout cela »), est très poussive. La narration l’est encore plus avec le schéma de « je fais confiance à Papa/ je ne fais plus confiance à Papa », à la fois dans le présent et dans les scènes de flash-back, ce qui avait déjà été utilisé dans les saisons précédentes.

Quant à la bande de bras cassés qui cherche à retrouver Eleven, cela pourrait être une excellente idée, et il y avait un immense potentiel avec les ados et le nouveau venu pizzaiolo défoncé, mais puisque rien n’en est fait, c’est juste pénible, et ce d’autant que les espèces de drama queens que sont devenus Mike et Will sont vraiment insupportables, notamment à cause du jeu très limité des acteurs.

Dès lors, les scènes de l’intrigue B oscillent de manière exaspérante entre une sorte d’hystérie des personnages qui crient tout le temps (surtout au début) et leurs lamentations type emo. Sans doute est-ce pour dépeindre l’adolescence… Soupir. Alors ceci étant dit, la scène dans le Surfer Boy Pizza entre les deux pizzamen est hilarante et la scène de confrontation finale avec Papa est assez bien réussie.

Quant à l’intrigue C, elle n’est pas inintéressante, mais elle est clairement trop étirée pour faire tenir pendant toute la saison et en devient donc lassante, les personnages en rajoutant trop de caisses en prenant un accent surjoué, et surtout, là encore, pour finalement n’en rien faire puisque la justification « on va donner un avantage aux kids » ne tient pas la route (et d’ailleurs n’apparaît même pas à l’écran). Bref, il aurait sans doute mieux valu proposer carrément une sorte de mini-série dérivée (Strangerer Things in Russia) avec Hopper et Joyce en personnages principaux.

Reste l’intrigue A. Elle est mieux menée et on reconnait là les atouts et ce qui fait la séduction de la série : les éléments narratifs directement puisés dans le réservoir des fictions classiques américaines des eighties. La pom-pom girl massacrée, le petit copain populaire mais crétin, le freak, l’enquête de police, le passage à la bibliothèque (trop court !), la formation de l’équipe. Plusieurs personnages sont ici à nouveau attachants, particulièrement Dustin (qui est vraiment le cœur du groupe, et non Mike devenu totalement transparent et inutile) et Steve (mais moins que dans la saison 3). Par contre, le personnage de Nancy — non, non, disons-le plus clairement : Natalia Dyers — est préoccupante et son physique est inquiétant. Quant à Eddie, c’est effectivement un personnage qui convient bien et qui joue bien son rôle même si c’est bien dommage que le moment hard-rock metal du final n’ait pas été intégré de manière plus significative à l’intrigue au lieu que d’être limité à un moment uniquement esthétique. Sa scène de mort est émouvante, malgré son caractère téléphonée, grâce — bingo ! — à Dustin, qui montre ce qu’il représente. Enfin, c’était une bonne idée de se focaliser sur Max, mais, hélas, on sent que son historique n’a pas été suffisamment pensé : la mort de son frère qu’elle aurait souhaité ? une scène de skate quant elle était à LA ? Cela fait bien peu, et ce n’est pas Kate Bush qui parvient à le faire oublier, malgré la belle scène d’évasion du premier piège.

De tout cela apparaît une conclusion : la saison, si elle s’était resserrée sur Hawkins avec peut-être quelques rapides excursions ailleurs, aurait été bien meilleure. Moins longue, moins interminable car trop souvent à l’écriture visible, et plus forte. L’enquête sur Vecna aurait pu prendre plus son temps, insister sur l’élément lovecraftien évident mais sous-exploité.

Une idée, jetée ainsi comme un pavé dans la mare : il aurait fallu tuer Eleven dès le début (ce qui aurait fait un sacré début de saison !). Après tout, le personnage n’avance pas et fait un pas en avant pour trois pas en arrière dans une répétition pénible. L’actrice est elle aussi bloquée sur une interprétation monolithique. En termes d’intrigue, ce n’est pas grâce à El, ou plutôt cela n’aurait pas dû être grâce à elle que Max aurait pu vaincre Vecna (c’est le groupe, c’est la musique, Kate Bush, le metal d’Eddie qui auraient dû le faire). Ainsi, il n’aurait pas été nécessaire d’inventer un lien artificiel entre Vecna et Eleven, de nous faire tout le pataquès autour d’Eleven qui doit retrouver ses pouvoirs, se souvenir de… blah-blah-blah. Et en plus cela nous aurait débarrassés de Mike et de Will ! Ou cela aurait permis à Mike d’évoluer lui aussi… Comment ça, je suis sans cœur ? Un bon MJ doit savoir sacrifier des PNJ et même des PJ !

Car le grand problème en nous présent une histoire des origines qui ne tient pas vraiment la route, c’est que les showrunners l’ont bien senti et se sont crus obligés 1) de continuer d’exploiter le filon Stranger Things (aïe, mauvaise nouvelle, Netflix veut vraiment relancer ses abonnements) et donc 2) de nous donner un aperçu de l’origine derrière l’origine et donc de relancer la machine. Arf. Dommage.

PS : et sinon, la série semble se décider, en toute fin de saison 4-qui-est-la-dernière-mais-en-fait-non-pas-vraiment, de se poser la question de ce qu’implique le fait pour Will d’avoir été touché par le monde sens dessus-dessous. Ah, au bout de trois saisons complète ! Mieux vaut tard…

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