En place publique : Jean de Gascogne, crieur au XVe siècle de Nicolas Offenstadt

En ouverture de son ouvrage, Nicolas Offenstadt observe le retour des crieurs dans l’espace public, dans un contexte de revalorisation des liens de proximité. L’image du crieur est liée à l’époque médiévale, époque pendant laquelle il jouait un rôle central dans les échanges politiques en ville notamment. Il incarnait l’autorité de la ville, diffusait ses mots, en était le symbole. Pourtant il a été peu étudié, faute de sources suffisantes. Rappelant les différentes approches possibles pour parler des crieurs (par les textes, par la sociologie d’un groupe ou par l’étude ethnographique), l’auteur s’inscrit dans une approche socio-historique en se focalisant sur un seul acteur en un lieu unique ce que lui permet les sources dont il dispose. En effet, les sources  — principalement des registres comptables du clergé et de la ville ainsi que des mandements et des quittances  — sur Jean de Gascogne dit « le Rat » en font un acteur d’exception tant par la longévité de son activité (plus de quarante années d’exercice) que par son lieu de résidence, Laon, une ville importante dotée d’une histoire complexe dans les jeux de relation entre le pouvoir royal, le pouvoir religieux et la commune. Son objectif est de reconstituer l’univers des expériences et des pratiques de ce crieur en analysant les compétences et les savoirs-faire mobilisés par ce dernier dans son action publique, en reconstituant le contexte économique et social dans lequel il exerce son activité (un monde fortement dominé par la guerre) et enfin en rendant compte de sa pratique de l’espace urbain, une perceptive souvent travaillée à l’échelle des élites, mais rarement à celle des dominés. L’introduction se clôt sur l’évocation de quelques précédentes tentatives inspirantes comme Le Grand Ferré de Colette Beaune, Léonard et Machiavel de Patrick Boucheron, Louis François Pinagot d’Alain Corbin ou Le Fromage et les vers de Carlo Ginzburg. Lire la suite

Oubliés de la Grande Guerre: Humanitaire et culture de guerre d’Annette Becker

Dès l’introduction, Annette Becker se place dans la ligne des historiens de Péronne en rappelant que l’effort de guerre a été majoritairement consenti. Elle inscrit son travail dans un nouveau (en 1998) champ de recherche, non sur la violence combattante mais sur celle subie par les prisonniers de guerre et les populations des territoires occupés, qu’elle considère comme appartenant au premier cercle de deuil (théorie déjà développée dans 14-18: Retrouver la guerre, découlant de celle de Jay Winter sur les communautés de deuil). Ce faisant, elle requalifie la Première Guerre mondiale de guerre totale, là où nombreux historiens réservent ce qualificatif pour la seconde et ne relèvent que des « aspects de totalisation ». Elle rappelle également que toute la société a été impliquée dans la guerre (militaires comme civils) dans ce qui forme une véritable « culture de guerre » (chaque individu étant le produit d’une éducation, portant des valeurs qu’il va défendre et mettre à l’épreuve du conflit au sein de communautés imbriquées).

L’étude se focalise dans un premier temps sur deux groupes d’individus oubliés de l’historiographie française (et internationale) : les prisonniers de guerre et les civils occupés. Elle s’intéresse ensuite aux organisations caritatives qui ont œuvré pendant toute la durée de la guerre pour venir en aide à ces deux groupes. La dernière partie de l’étude revient sur l’impossible travail humanitaire dans un contexte de guerre totale. Lire la suite

Tromelin, l’île des esclaves oubliés au Château des Ducs de Bretagne

L’exposition présentée à Nantes dans l’une des ailes du Château des Ducs de Bretagne s’est terminée samedi 30 avril, nous avons donc été parmi ses derniers visiteurs. Ayant beaucoup aimé la bande dessinée associée à l’exposition, nous avions hâte de la voir (pour un rappel sur le travail de Sylvain Savoia, il faut aller lire notre article ici). L’intérêt de la bande dessinée résidait dans l’association entre l’écriture de fiction (autour du naufrage et du récit de la vie des rescapés sur l’île) et le récit documentaire sur la deuxième campagne de fouilles archéologiques en 2008 (après celle de 2006 et avant les deux dernières en 2010 et en 2013) à laquelle a pris part l’auteur Sylvain Savoia. L’exposition associe, elle, recherche historique à partir des archives sur l’événement et recherche archéologique à partir des quatre campagnes de fouilles. Lire la suite

Revolution under a King: French prints, 1789-1792 à l’University College London Museum (11 janvier-10 juin 2016)

Jean-Michel Moreau, d’après Noël Le Mire, « Louis Seize: Bonnet des Jacobins donné au roi le 6 juin 1792 », gravure sur plaque de cuivre, UCL Art Museum.

L’UCL propose dans son petit musée d’art une exposition, brève mais très intéressante, des imprimés (la plupart colorisée) datant des trois premières années de la Révolution française. L’idée est d’explorer les mutations des représentations telles qu’elles étaient données à voir par l’image sous la monarchie constitutionnelle qui met en tension un univers mental hérité de l’Ancien Régime et la profusion des nouvelles images avec la Révolution. Cette dernière donna en effet naissance à une explosion de trouvailles visuelles comme autant de réponses aux changements rapides de l’époque : caricatures, médailles, assiettes — toute la panoplie de la culture visuelle est ainsi présente dans cette exposition dont les commissaires sont David Bindman et Richard Taws, du département d’histoire de l’art d’UCL qui mettent ainsi en valeur les riches collections de l’université. Lire la suite

Le Syndrome de Vichy de 1944 à nos jours de Henry Rousso

Il faut toujours revenir aux sources. J’avais lu (rapidement) cet ouvrage lorsque j’étais en licence pour la préparation d’un exposé sur la fascisation du régime (et donc il n’avait pas été de grande utilité pour ce sujet).

Depuis 2008 (?), la mémoire de la Seconde Guerre mondiale en France est au programme de la classe de Terminale. Enseignant ce chapitre, je puisais dans mes souvenirs — lointains donc — de ma lecture réactivés par ce qu’en disaient les manuels.
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