En place publique : Jean de Gascogne, crieur au XVe siècle de Nicolas Offenstadt

En ouverture de son ouvrage, Nicolas Offenstadt observe le retour des crieurs dans l’espace public, dans un contexte de revalorisation des liens de proximité. L’image du crieur est liée à l’époque médiévale, époque pendant laquelle il jouait un rôle central dans les échanges politiques en ville notamment. Il incarnait l’autorité de la ville, diffusait ses mots, en était le symbole. Pourtant il a été peu étudié, faute de sources suffisantes. Rappelant les différentes approches possibles pour parler des crieurs (par les textes, par la sociologie d’un groupe ou par l’étude ethnographique), l’auteur s’inscrit dans une approche socio-historique en se focalisant sur un seul acteur en un lieu unique ce que lui permet les sources dont il dispose. En effet, les sources  — principalement des registres comptables du clergé et de la ville ainsi que des mandements et des quittances  — sur Jean de Gascogne dit « le Rat » en font un acteur d’exception tant par la longévité de son activité (plus de quarante années d’exercice) que par son lieu de résidence, Laon, une ville importante dotée d’une histoire complexe dans les jeux de relation entre le pouvoir royal, le pouvoir religieux et la commune. Son objectif est de reconstituer l’univers des expériences et des pratiques de ce crieur en analysant les compétences et les savoirs-faire mobilisés par ce dernier dans son action publique, en reconstituant le contexte économique et social dans lequel il exerce son activité (un monde fortement dominé par la guerre) et enfin en rendant compte de sa pratique de l’espace urbain, une perceptive souvent travaillée à l’échelle des élites, mais rarement à celle des dominés. L’introduction se clôt sur l’évocation de quelques précédentes tentatives inspirantes comme Le Grand Ferré de Colette Beaune, Léonard et Machiavel de Patrick Boucheron, Louis François Pinagot d’Alain Corbin ou Le Fromage et les vers de Carlo Ginzburg. Lire la suite

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La révolte des boules de neige de Claire Judde de Larivière

Récit historique, s’inscrivant dans les champs de la micro-histoire et de l’histoire sociale. L’auteur se focalise sur un événement peu voire jamais traité par les historiens : la passation de pouvoir entre les deux podestat de l’île de Murano le 27 janvier 1511. Au moment où le nouveau podestat raccompagne son prédécesseur (comme il est de coutume dans le rituel de passation), une pluie de boules de neige s’abat sur eux. Des cris, des chants et des sifflets se font également entendre sur la place, autant de manifestations sonores qui prennent pour cible, Vitale Vitturi, l’ancien podestat, fortement détesté par les habitants de Murano. L’événement est peu relaté dans les chroniques, il fait pourtant l’objet d’un procès.  Même absence chez les historiens, qui n’ont fait aucun travail de recherche sur cette révolte des boules de neige, et n’ont d’ailleurs produit que peu de travaux sur le peuple de Murano (les recherches concernant plus volontiers les ateliers de verre présents sur l’île). L’objectif de cet ouvrage est de décrire le peuple de l’île, dans toute sa complexité ; de qualifier l’événement (simple jeu ou manifestation politique) ; de re-politiser enfin l’histoire sociale en montrant que, au-delà de cet événement marquant, les habitants de l’île (et plus largement le peuple) interviennent perpétuellement dans l’espace public et politique.

Les premiers chapitres se concentrent donc sur Murano et ses habitants, les suivants sur le rituel de passation et le procès, les deux derniers chapitres se focalisent enfin sur l’interprétation de ce fait public. Lire la suite

Le Grand Ferré, premier héros paysan de Colette Beaune

La Chronique dite de Jean de Venette (1359) raconte l’exploit de deux cents paysans qui, sous le commandement du Grand Ferré, repoussèrent une attaque anglaise dans le diocèse de Beauvais (à Longueil plus précisément). Le Grand Ferré s’y distingue par sa force (il combat avec une hache ferrée) et par son courage. Il meurt de fièvre quelques jours plus tard pour avoir bu de l’eau trop froide, non sans avoir occis quelques Anglais de plus, venus le cueillir sur son lit de mort dans sa ferme de Rivecourt. La légende précise que tant qu’il vit, les Anglais n’osèrent plus attaquer le village. Le chroniqueur relate cet évènement pourtant local parce qu’il est proche du lieu (il est né dans cette région) et de la date de l’exploit (il écrit cette chronique moins de six mois après les évènements).

Huit autres chroniques mentionnant la bataille de Longueil existent ; elles donnent trois versions différentes de l’évènement, certaines sont centrées sur le Grand Ferré, d’autres sur le capitaine, Guillaume l’Aloue, mort au combat, qu’il va remplacer, d’autres enfin se placent du côté des Anglais. Mais toutes sont des chroniques locales et non officielles (aucune mention dans celle de Froissard par exemple, probablement parce qu’il s’agit d’une chronique nobiliaire et que l’évènement est commun).

Le texte de cette Chronique utilise un entrelacs de références pour construire son récit : il puise dans l’Ancien Testament pour y chercher la figure de Samson, dans les romans de chevalerie pour y chercher l’imagerie des géants et de l’homme sauvage (celui qui est dépourvu de tous les défauts de la civilisation et qui préfère l’eau à tout aliment fermenté) ou dans celle du charbonnier, figure très populaire à l’époque. Le Grand Ferré meurt d’avoir bu de l’eau trop froide, geste qui rappelle certains épisodes de la Bible quand des chrétiens le cœur impur sont terrassés pour avoir bu une eau trop pure. Quel est donc le pêché de ce paysan ? En faisant prisonnier quelques nobles, et surtout en refusant les rançons (ce qui laisse supposer que les prisonniers même nobles ont été tués), il a contesté l’ordre social. Lire la suite

Gouverner, c’est servir de Jacques Dalarun

Gouverner c’est servir, essai de démocratie médiévale

Avant-Propos

I. La servante servie

II. L’indignité au pouvoir

III. Le gouvernement maternel

Envoi

Avant-Propos

J. Dalarun dans son avant-propos s’interroge sur l’importance des sources médiévales dans son travail d’historien. Souvent incomplètes, elles sont parfois lues avec un regard trop partial. Il rappelle donc , en référence à Paul Ricoeur, qu’il faut en faire une lecture critique tout en s’appuyant sur elles.

J. Dalarun rappelle ensuite l’importance de Foucault sur les sciences humaines (et sur lui !). De ses lectures de Foucault, il a retenu l’idée que « la centralité d’une société se li[t] dans ses exclusions et ses marges ». Au Moyen Age, le marginal se retire du monde, et pourtant certains marginaux vont tirer de cette mise à l’écart une certaine aura.

Le Moyen Age est une société divisée entre puissants et humbles, une société extrêmement hiérarchisée, reposant sur la domination des forts sur les faibles. Et pourtant cette société peut révérer le simple, au point d’en faire un saint. Ce renversement de valeur n’est pas ponctuel mais structurel, il est toujours lié à un désir de réforme, de retour à la source, à une plus stricte observance de la vie religieuse.

J. Dalarun y voit le paradoxe chrétien de l’Occident médiéval: une religion dominante, qui ne parvient pas à être une idéologie dominante, qui sans cesse cherche à se réformer et dont l’un des principes fondateur est l’idée même d’un renversement (les premiers seront les derniers).

L’hypothèse de J. Dalarun est que les communautés religieuses médiévales ont servi de laboratoire à l’élaboration de la « gouvernementalité » moderne: un art de gouverner qui enrobe / englobe plus qu’il ne domine les hommes.

Sa problématique est la suivante : comment la société médiévale, une société d’ordres, a-t-elle pu se fonder sur une morale de renversement et ce faisant inventer un nouvel art de gouverner ? Lire la suite

Jeanne d’Arc de Colette Beaune

https://i0.wp.com/www.mollat.com/cache/Couvertures/9782262029128.jpgPlan

Introduction

  1. De Domrémy à Chinon
  2. Orléans, 1429
  3. De Paris à Rouen

Conclusion

Introduction

L’objectif de Colette Beaune est de faire un point sur les recherches johanniques entre ce qui relève de la réalité et ce qui procède davantage du mythe. Jeanne appartient à différents modèles médiévaux : la bergère, la Pucelle. Elle a donc été à la fois la perpétuation de modèle (comme celui de la femme vierge, de la femme prophétique ou du chevalier) et leur remise en question par son caractère unique et par son action qui en bouleverse les limites (une femme qui guerroie, qui parle pendant le Conseil du Roi…). Lire la suite