Oubliés de la Grande Guerre: Humanitaire et culture de guerre d’Annette Becker

Dès l’introduction, Annette Becker se place dans la ligne des historiens de Péronne en rappelant que l’effort de guerre a été majoritairement consenti. Elle inscrit son travail dans un nouveau (en 1998) champ de recherche, non sur la violence combattante mais sur celle subie par les prisonniers de guerre et les populations des territoires occupés, qu’elle considère comme appartenant au premier cercle de deuil (théorie déjà développée dans 14-18: Retrouver la guerre, découlant de celle de Jay Winter sur les communautés de deuil). Ce faisant, elle requalifie la Première Guerre mondiale de guerre totale, là où nombreux historiens réservent ce qualificatif pour la seconde et ne relèvent que des « aspects de totalisation ». Elle rappelle également que toute la société a été impliquée dans la guerre (militaires comme civils) dans ce qui forme une véritable « culture de guerre » (chaque individu étant le produit d’une éducation, portant des valeurs qu’il va défendre et mettre à l’épreuve du conflit au sein de communautés imbriquées).

L’étude se focalise dans un premier temps sur deux groupes d’individus oubliés de l’historiographie française (et internationale) : les prisonniers de guerre et les civils occupés. Elle s’intéresse ensuite aux organisations caritatives qui ont œuvré pendant toute la durée de la guerre pour venir en aide à ces deux groupes. La dernière partie de l’étude revient sur l’impossible travail humanitaire dans un contexte de guerre totale. Lire la suite

La Peur, roman (?) de Gabriel Chevallier, et film de Damien Odoul

La Peur est un roman/ récit autobiographique écrit par Gabriel Chevallier et publié en 1930. Dans la préface de l’édition Livre de poche de 2014, l’auteur ne désigne jamais son récit comme un roman, il utilise tour à tour les termes de livre, ouvrage ou texte. Par contre, dans une édition plus ancienne le terme de roman est ajouté au titre du livre, et ce terme est souvent utilisé pour présenter cet ouvrage. Reste que l’ambiguïté sur la désignation précise de ce texte, et son rapport à la fiction, demeure. J’utiliserai pour ma part le terme de récit de guerre, pour le distinguer des romans plus récents sur la Première Guerre.

Dans ce récit de guerre, l’auteur, reconnaissable sous les traits de Jean Dartemont, livre le témoignage de ses années de front, quand, à l’âge de 20 ans en 1915, il est mobilisé avec nombre de ses camarades. Etudiant aux Beaux-Arts, il devient en quelques mois simple soldat — il rate l’examen d’officier et ne sera pas gradé pendant sa mobilisation —  lui qui, dès 1914, abordait ce conflit avec curiosité mais sans véritable conviction. De ses années de guerre, il va se forger une haine tenace des officiers et des « gros » de l’arrière, et va surtout fustiger l’éloge de l’héroïsme porté par ceux qui ne connaissent rien du combat et notamment par les femmes. L’objectif de son témoignage tient en un aveu : le combat n’a rien d’héroïque, les hommes montent au front la peur au ventre et cette peur ne les quitte jamais. Peur de mourir bien sûr, mais aussi d’être mutilé ou de souffrir. Peur qui s’accompagne d’une détestation des discours de courage et de bravoure, discours qui ne font que masquer l’absurdité des attaques, la vanité des chefs et la disparition vaine de milliers d’hommes.

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Congo et La Bataille d’Occident d’Eric Vuillard

Les deux courts récits ont été publiés en parallèle en 2012, ils ont en commun d’être tous les deux des récits historiques (on peut difficilement parler de roman), d’émaner d’un narrateur surplombant et de décrire une civilisation occidentale absurde, arrogante et insignifiante. Dans Congo, Eric Vuillard disserte sur l’ennui des puissants lors de la conférence sur l’avenir de l’Afrique, organisée à Berlin en 1884. Un ennui tel qu’il aurait poussé le roi des Belges, Léopold II, a acquérir un territoire en Afrique pour y construire un royaume à sa démesure. Dans La Bataille d’Occident, le même auteur décrit l’entrée en guerre des puissances occidentales en 1914. A grand renfort de chiffres et de références historiques, il décrit l’absurdité et la violence de la guerre, l’arrogance des décideurs et la vacuité des existences, jetées en pâture dans les tranchées. Lire la suite

La Patrouille des invisibles d’Olivier Supiot

J’adore Supiot. J’adore son dessin, je trouve qu’il n’a pas son pareil pour créer des atmosphères fantomatiques et colorés à tel point qu’on reconnait un dessin de Supiot entre mille. Jusqu’à présent son travail de scénariste s’est surtout orienté vers des histoires fantastiques, oscillant entre le drôle (comme la série des Marie Frisson) le glauque comme ses albums Le Dérisoire et Féroce ou le loufoque comme Un amour de Marmelade ou sa série sur le Baron Munchhausen. Énorme surprise de voir son nom associé à une bande dessinée historique, qui plus est sur la Première Guerre mondiale. Lire la suite

Jaurès de Jean-David Morvan et Frédérique Voulyzé

Avec au dessin, Rey Macutay, à la couleur Walter … et en référent historique, Vincent Duclert. Cet album fait partie d’une collection de bandes dessinées publiées par la maison Glénat (et Fayard), collection qui veut réunir, autour d’un projet d’album, des scénaristes et des dessinateurs de bandes dessinées avec des historiens, le tout autour de figures historiques connues du public (eh oui, les fameux grands hommes et peu de femmes effectivement). L’ambition est avant tout celle de la vulgarisation.

Le projet m’intéresse en tant que professeur-documentaliste. Je concède que le graphisme a un côté très rétro, que l’accroche médiatique (« Ils ont fait l’histoire ») pose problème, mais je sais aussi, pour le vivre tous les jours avec mes bambins de collège, que les élèves accrochent bien (voire plus) aux graphismes classiques et ont besoin d’un « héros », fictif ou pas, pour entrer dans le récit. Du coup, à l’occasion d’une rencontre entre des historiens (dont Vincent Duclert) et des spécialistes de bandes dessinées au Mans lors du lancement de l’album de Jaurès, j’ai tenté l’aventure. Lire la suite