14-18, retrouver la Guerre de Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker

https://i0.wp.com/www.images-chapitre.com/ima1/original/478/741478_2874223.jpgPlan :

Comprendre le grande Guerre

I. La violence

La bataille, le combat, la violence : une histoire nécessaire
Première Guerre mondiale et seuils de violence : « Civilisation des mœurs » ou « brutalisation »
Violence combattante et non-dits historiographiques
Les civils : atrocités et occupations
Occupations, bombardement, blocus
Déportation et massacres de masse : l’Empire Ottoman et les Arméniens
Un phénomène concentrationnaire : internés civils et prisonniers militaires
Déplacements forcés et représailles

II. La croisade

Début de guerre
Usures, ruptures et mobilisations
Civilisation, barbarie et ferveurs militaires
Dimensions « civilisatrices » et « humanitaire » de la culture de guerre
Sciences au combat et dévoiement racial
Grande attentes, eschatologie, démobilisations

III. Le deuil

Historiciser la douleur

Le deuil collectif

Le deuil personnel

« Tu n’as rien vu dans les années vingt et trente… »

Introduction

Dans l’introduction, les auteurs reviennent sur la « poussée commémorative » de novembre 1998 et sur la lecture qui est faite à cette occasion des contraintes imposées aux soldats. Victimes de la guerre, ils apparaissent comme non consentants (cf. les mutins de 1917). Les auteurs lient cette lecture à l’idéologie « pacifique voire pacifiste » qui a prévalu dans la lecture de la Der des Ders (cf. les trêves de Noël). Ils vont jusqu’à parler de tabou dans l’acceptation de la violence de guerre.

Pourtant, la mémoire de 14-18 est encore prégnante dans la société comme on a pu le voir dans les commémorations (cf. sondage sur les grands événements de ces cent dernières années). La littérature, le cinéma se sont emparés récemment de la Grande Guerre.

Ce livre propose une nouvelle lecture de la Grande Guerre : « une voie d’accès  au conflit » (en lien avec la démarche de l’historial de Péronne) autour de trois cheminements : la violence, la croisade et le deuil. D’où le titre du livre, retrouver la guerre, retrouver la violence de la guerre.

I.  La violence.

La bataille, le combat, la violence : une histoire nécessaire

Pour les auteurs, il y a nécessité d’une histoire de la violence de la guerre, souvent absente des recherches (cf. école des annales et sa démarche événementielle ou plus récemment lecture stratégique de la guerre). Ils font référence à un historien anglais, John Keegan, qui a travaillé sur la violence de guerre et qui a réaffirmé « cette vérité profonde que la guerre est d’abord et avant tout un acte culturel ». C’est la perspective adoptée ici pour comprendre la violence de la Grande Guerre.

21.jpgCette thèse est défendue depuis 1992 par J.J Becker et S. Audoin-Rouzeau, qui ont fait «évoluer » la notion de mentalités à celle de cultures. Pour Antoine Prost, « il est clair que les poilus ont consenti (…) pour autant l’explication patriotique ne me paraît pas plus pertinent (…) les combattants obéissent certes, à la fois à la contrainte et à un patriotisme de fond (.. .). Les travaux à venir éclaireront sans doute comment la « culture de guerre » a évoluée (elle n’est naturellement pas la même à l’été 14 et au moment de l’armistice ». De plus il ne faut pas confondre culture de l’arrière et culture du front d’après A. Prost. (« La Grande Guerre des historiens », entretien avec Antoine Prost, dans les Collections de l’Histoire n°21).

Concernant la Grande Guerre, les auteurs constatent un niveau élevé de violence dès les premiers jours du conflit : violence entre combattants, violence contre les prisonniers et violence contre les civils :

–  La mortalité des combattants a été généralement supérieure (en nombre de morts par jour) pendant la Première Guerre mondiale que pendant la Seconde,

–  La mortalité est principalement due au combat (et non à la maladie comme dans les conflits du XIXème siècle).

–  Il y a un grand nombre de blessés avec des blessures variées et d’une gravité sans précédents (le taux de survie après blessure est plus important au début du XIXème siècle qu’au siècle suivant. Les blessures évoluent plus vite que la médecine),

Dans le même numéro des Collections de l’Histoire, S. Audoin-Rouzeau met en valeur l’utilisation de la mitrailleuse et des gaz, particulièrement meurtriers pendant cette guerre (« L’épreuve du feu », S. Audoin-Rouzeau).

–  Les dégâts psychiques sont beaucoup plus importants, du fait de la nature même de la bataille.

Plus de la moitié des 70 millions de soldats engagés ont subi la violence de guerre, qu’ils aient été tués ou blessés.

Les auteurs constatent une déshumanisation de l’affrontement :

–  Les champs de bataille sont décimés un peu partout sur le territoire,

–  Les temps de bataille s’allongent,

–  La survie ne dépend que de la chance et non plus d’un quelconque savoir-faire,

–  Les blessés ne sont pas pris en charge (pas de trêve des brancardiers dès le début du conflit),

–  Les villes sont bombardées sans ménagement.

On assiste à la naissance d’un nouveau type de bataille d’une extrême violence avec des moments, des espaces où les soldats ont cherché à limiter cette violence (sens que l’on doit donner aux fraternisations). Il y a donc une radicalisation de la guerre.

Pourquoi ? Cette radicalisation de la violence dès le début de la guerre contredit les thèses de Norbert Elias sur le reflux de la violence sociale dans les sociétés occidentales, à partir de l’époque moderne. Elias considère que la Grande Guerre est un incident mineur dans le processus plus global de pacification. Parce que cette radicalisation a duré, elle a donc été acceptée d’après les auteurs par le plus grand nombre et mise en œuvre par le plus grand nombre. Elle ne peut donc que confirmer l’idée d’une brutalisation de la société (et démentir ainsi les théories civilisatrices) selon la formule de George Mosse. La thèse de Mosse s’applique au champ politique après 1918, mais les auteurs pensent que la Grande Guerre peut y trouver sa place.

21J.J Becker parle de société belligène et non belliqueuse, société qui prône le pacifisme mais pense que la guerre est inéluctable. Il note dans les années ou les mois qui précédent la guerre, un mélange complexe de volontés, de résignations et de circonstances accidentelles qui conduisent par une erreur de calcul à la guerre. Plutôt qu’enthousiastes, les combattants et la population croient en l’illusion d’une guerre courte. Plutôt que de parler de guerre de mouvement / guerre de position, il faudrait parler de guerre des illusions / guerre des réalités et cela dès la bataille de la Marne (J.J Becker, « Le conflit était-il inévitable ? », Les Collections de l’Histoire n°21).
 
21Michel Winock constate que depuis la crise de 1905, la guerre est dans tous les esprits et parait inévitable. Face à une montée du nationalisme et de l’impérialisme en France et en Allemagne, on trouve un pacifisme exacerbé dans ces mêmes pays. Mais l’incapacité des pacifistes à faire un front commun (et notamment les socialistes) va faire perdre le « parti » pacifiste. Avec la mort de Jaurès, les pacifistes vont rejoindre l’union sacrée, et vont préférer sauver les patries plutôt que la paix. Preuve qu’on est encore dans les mentalités de l’Etat-nation. Une étude de la jeunesse française de l’époque montre que cette catégorie de la population était globalement nationaliste et patriotique, en France mais aussi en Italie et en Grande-Bretagne. Le pacifisme était l’apanage des générations plus vieilles. (Michel Winock, « L’échec des pacifistes », Les Collections de l’Histoire n°21).

La lecture aseptisée de la guerre constitue un non-dit historiographique. Cette lecture fortement conditionnée par les récits de témoins, qui refusent la plupart du temps d’assumer leur violence. Il y a donc eu reconstruction de la Grande Guerre en omettant sa violence.

Les civils : atrocités et occupations

La violence faite aux civils est l’un des grands oublis de la Grande Guerre. Pourtant dès les premiers jours, on constate des atrocités contre les civils (viols de femmes, mutilations, torture…). Dans les zones occupées, les civils vivent dans des conditions effroyables (réquisitions, bombardements, déplacements forcés, dévastations liées aux bombardements, travail forcé, représailles avec prise d’otages, blocus économique, déportation des femmes vers les campagnes).

Voir l’article de Pierre Pierrard, « Lille, ville occupée » qui décrit les conditions d’occupation de l’armée allemande dans Les Collections de l’Histoire n°21.

Dans l’Empire ottoman des déportations et des massacres de masse à l’encontre des Arméniens sont organisés .

Cette violence a été utilisée à des fins de propagande pendant la guerre (parfois exagérée, elle a posé problème aux historiens pour son authenticité). Après guerre, elle est refoulée, ignorée dans la grande allégresse de la paix.

Un phénomène concentrationnaire : internés civils et prisonniers militaires

Les camps ne sont pas un phénomène nouveau, mais ils concernent jusque-là les hommes qu’on veut mettre  hors du combat pour affaiblir l’adversaire, pas les civils. Depuis la fin du XIXème siècle, la totalisation de la guerre passe par l’intégration des civils dans les camps. On trouve ce phénomène dans la Grande Guerre où l’on va « concentrer » dans des camps des hommes mais aussi des femmes, des enfants et des vieillards (pourtant on ne peut pas encore parler de système concentrationnaire). Les camps de la Grande Guerre mélangent prisonniers militaires (qui vont devoir parfois travailler sur les lignes ennemies) et des civils prisonniers qui comptent parmi les plus nombreux. Le travail forcé, les conditions de vie déplorables, l’enfermement et la séparation avec les familles sont le quotidien de ces civils. On fait la guerre par civils interposés, la violence se trouve aussi dans les camps.

Les déplacements forcés des civils des zones occupés vers les zones livres se sont déroulés avec violence. Les conditions de voyages étaient difficiles et l’accueil dans les pays pourtant amis a été souvent mitigé (pour ne pas dire hostile).

Après la guerre, il y a eu comme une amnésie sur ces violences faites aux civils (cf. le génocide arménien). En banalisant, en niant et en oubliant cette violence de guerre, les sociétés des années 20 et 30 ont laissé le champ libre aux totalitarismes.

II. La croisade

Début de guerre

Les auteurs constatent un écart entre le sens dont les hommes et les femmes du début du siècle ont investi la guerre (leur consentement et leur passion nationaliste) et son absence de signification aujourd’hui.

Dans les sociétés européennes, de façon brusque et inattendue, les hommes et les femmes ont largement consenti à la guerre. Les auteurs prennent l’exemple de la Grande-Bretagne et du volontariat dans la population, volontariat qui ne s’est jamais démenti après les premières expériences du feu et malgré de vives manifestations pacifistes avant le début de la guerre. En France, en Belgique, en Italie et même dans les colonies, on retrouve le même sentiment du devoir de défendre sa patrie : « les patries l’emportent sur le pacifisme ». La mobilisation générale en France ne permet pas de bien juger du caractère volontaire de l’engagement, mais il ya eu des exemples d’engagement volontaires (notamment des cas d’étrangers s’engageant dans l’armée française).

L’investissement initial dans les sociétés européennes ne s’est pas démenti par le feu, en Grande-Bretagne le volontariat progresse même. Les auteurs parlent de seconde acceptation, qui repose sur plusieurs éléments :

–  Les atrocités commises par l’ennemi (avérées ou imaginaires) ont largement contribué à renforcer le consentement à la guerre dans les opinions (notamment à l’arrière). Ce qui confirme l’idée d’une culture de guerre. Par culture de guerre, les auteurs entendent un corpus de représentations du conflit cristallisé en un véritable système donnant à la guerre sa signification profonde. Culture basée sur la haine de l’adversaire, sur l’idée de sa barbarie et sur le devoir de lutte de la civilisation contre la barbarie.

Toujours dans Les Collections de l’Histoire n°21, S. Audoin-Rouzeau évoque aussi la solidarité entre les soldats qui a permis à beaucoup de passer l’épreuve du feu et de garder leur consentement.

On constate cependant des refus mais ils sont marginaux selon les auteurs. Les sociétés commencent à prendre conscience des souffrances combattantes dès 1916 à travers des témoignages et des films notamment.

–  Exemples de refus de combattre,

–  Mutineries de 1917,

–  Fraternisations,

–  Reddition,

–  Désertion de masse.

Mais ces exemples d’usures sont souvent surreprésentés dans l’historiographie et mal interprétés. L’exemple des mutins de 1917 est probant. Pour les auteurs loin d’être des refus de combattre, les mutins ont voulu protester contre des offensives inutiles et qui vouaient le pays à la défaite.  Il s’agit plutôt d’une renégociation du contrat initial : les mutins acceptent toujours de combattre mais veulent revoir les conditions de leur engagement. Les auteurs constatent en outre un réinvestissement général en 1918. La propagande n’explique pas à elle seule le consentement : les objets de propagande n’ont pas été crées par les autorités gouvernementales et militaires mais par des individus de la société civile, pour mobiliser l’opinion, y compris chez les enfants à travers les jouets.

21Dans Les Collections de l’Histoire n°21, S. Audoin-Rouzeau écrit un article sur les enfants : les enfants de l’Union sacrée. Il décrit les raisons de l’engagement des enfants dans la guerre : l’absence du père mobilisé, des motivations abstraites qui répondent à des images mentales. Mais pas de mouvement collectif, les enfants partent souvent seuls et sont très différents les uns des autres. La religion a une part non négligeable dans cet engagement des enfants : on a pu assister à l’époque à des phénomènes de croisade des enfants qui combattaient par la prière au côté des soldats. Par contre il y a eu une propagande importante organisée autour des enfants : certains enfants ou certains faits ont été inventés. Les enfants sont devenus ceux pour qui on se battait et ceux qui allait prendre la relève, d’où l’importance de leur place dans la propagande.

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Civilisation, barbarie et ferveurs militaires

Pendant la guerre, on a défendu – ou cru défendre – de grandes valeurs :

–  Celle de son pays et celle de sa religion. Il y a syncrétisme entre les sentiments religieux et les sentiments patriotiques, à tel point qu’on peut parler de véritable religion de guerre, d’une guerre juste qui va même jusqu’à l’idée de croisade. La religion est une référence importante dans les correspondances des soldats et dans les rites sur le front (on a parlé à ce propos de « retour aux autels »). Certains ont vu dans la guerre une punition divine à la loi de 1905, séparant l’église et l’Etat. Le Pape aura une position paradoxale : appelant à la paix, il est incompris en France. Le religion va unir le front et l’arrière dans la dévotion. Dévotion particulière à la Vierge, à Jeanne d’Arc et à Thérèse. On retrouvera chez les soldats des amulettes ou autres objets de superstition. A noter qu’après la guerre, il y aura un rejet de Dieu.

–  Celle de sa civilisation : la culture humaniste a servi à prouver la supériorité de l’universalisme à la française sur le particularisme allemand (la Grande Guerre devient une lutte de la civilisation contre la Barbarie).

–  Celle de sa race : les Allemands parlent de dégénérescence de la race française par l’utilisation des troupes coloniales. A l’inverse l’Allemand est décrit comme un sauvage, les théories darwiniennes sont ici utilisées pour motiver la guerre, pour justifier l’idée d’une guerre juste et nécessaire (« les Allemands urinent par les pieds »).

Grande attentes, eschatologie, démobilisations

Dès les débuts de la guerre, chacun a l’impression de faire la guerre pour qu’un monde nouveau, purifié soit possible. Un monde libéré de sa tare centrale : la guerre. Il y a une véritable eschatologie de la paix. Les combattants se sont sacrifiés pour ne plus connaître la guerre, pour instaurer une paix définitive (rédemption par la guerre, victorieuse des forces du mal). L’idée de la guerre est liée à l’Allemagne en France, on doit donc combattre l’Allemagne pour éradiquer l’idée de guerre en Europe. « Il faut tuer la guerre dans le ventre de l’Allemagne » (Barbusse, Le Feu). La notion de sacrifice est très présente.

Dès lors, lors de la démobilisation (des soldats, des hospitalisés, des civils), on constate des mouvements paradoxaux :

–  En Allemagne, la défaite est refusée. Il y a extériorisation de la défaite. Ce déni va conduire à la Seconde Guerre mondiale. Les auteurs font ici référence au travail de Browning sur les hommes ordinaires, et suggèrent que ces hommes ordinaires pourraient être des anciens combattants de la Première Guerre ayant déjà fait l’expérience de la brutalisation et de la violence envers les civils.

–  En France, on assiste à une relecture du conflit. Le pacifisme des combattants se radicalisent, la guerre qui était acceptée en 1914 et refusée après guerre. Il y a une énorme déception et un désenchantement de la croisade.

III. Le Deuil

Historiciser la douleur

Il est difficile d’historiciser la douleur et le deuil. Souvent le constat de la perte s’est limité à une vision comptable des morts. Pourtant la perte et le deuil liés à la Première Guerre mondiale se retrouvent dans certaines de nos représentations.  Les auteurs constatent deux phénomènes parallèles :

–  L’oubli et la dissimulation de la souffrance psychique après 14-18,

–  La volonté de montrer les morts à travers les commémorations de la victoire.

Cette démonstration du deuil a souvent occulté la douleur intime. Pour les auteurs, les historiens peuvent étudier ce deuil intime, en réalisant des récits de deuil à partir des enquêtes orales des orphelins, des textes écrits par les familles ou les recherches faites par les descendants.

Cette étude du deuil va permettre de mettre en lumière l’importance de la commémoration et son articulation avec la dimension intime de la perte.

soldat.jpg

Départ du Soldat Inconnu de Verdun – Novembre 1920

Le deuil collectif

Juste après la guerre, se met en place l’essentiel des formes de commémorations depuis les monuments aux morts jusqu’aux cérémonies diverses du souvenir. Les lieux de mémoire sont érigés à la fois sur le lieu des combats et sur le territoire national ou local des soldats : dans chaque village, on érige un monument aux morts. On a instauré un jour de mémoire (le 11 novembre), un lieu de mémoire (le monument aux morts) et un « protocole » de mémoire (la commémoration), faisant ainsi une liturgie de la mémoire, presque une religion civile.

Les lieux de la mort sont devenus des lieux commémoratifs. Il y a d’ailleurs après guerre des polémiques fortes entre les familles  et l’Etat sur le rapatriement des corps : l’Etat refuse pour conserver ensemble sur les lieux même de leur mort les soldats combattants.

Le culte du soldat inconnu fut célébré par tous les anciens belligérants. Pour les auteurs, ce culte permet le ralliement de toute la nation derrière la figure du soldat. Il est presque un symbole de la brutalisation de la guerre passée à la postérité mémorielle. Lors de son inhumation, le soldat inconnu était accompagné d’une famille fictive : une mère, un père, une veuve et un enfant orphelins.

Grands absents de ces commémorations nationales : les prisonniers, les déportés civils, les soldats de région (la souffrance donc).

Le deuil personnel

Jay Winter parle des « communautés en deuil » pour tenter d’approcher le deuil de masse à l’issue du conflit. En effet, toutes les structures sociales ont pris le deuil après la guerre de 14-18. Les auteurs utilisent la notion de « cercles de deuil » qui n’implique pas une idée de hiérarchisation mais tente de préciser l’amplitude du deuil autour du mort.  Ils notent quatre cercles de deuil principaux :

–  Les soldats, endeuillés pendant et après le conflit. Pendant le conflit, les soldats essaient d’enterrer les morts dans des tombes individuelles et même parfois de les entretenir. Ce sont eux qui vont les premiers véhiculer le souvenir des morts auprès des familles;

–  Les ascendants du mort, qui représentent la famille la plus proche;

–  La famille plus éloignée (tantes, oncles,…);

–  Le cercle des relations choisis (amis, amies,…).

En faisant le compte pour la France de ces cercles de deuil, on peut dire que la quasi-totalité de la France a connu le deuil. Il faut rajouter à cela, que dans le cas de la Première Guerre mondiale, le deuil a eu plusieurs aspects bien spécifiques : inversion de l’ordre normal de succession des morts (ce sont les plus jeunes qui sont morts), mort éloignée (les proches n’ont pas assisté, accompagné la mort), mort souvent sans corps, mort récurrente (certaines familles ont connu plusieurs décès), absence de précision sur le sort des siens (leur souffrance, leur agonie, leur solitude).

Le travail de deuil individuel a été difficile, ce qui explique que les morts sont toujours restés présents (cf. l’art européens entre les deux guerres).

D’une communauté en deuil, la France est devenue une communauté de deuil. L’immense activité de commémoration dans les années 20 et 30 peut être vue comme le moyen pour les contemporains d’alléger le deuil individuel et de vivre ce deuil collectivement. On peut douter de l’efficacité d’un tel procédé. D’autant que le but des commémorations était d’héroïser les morts. Parfois on va même jusqu’à interdire le deuil au nom du mort, car son sacrifice était beau, on doit donc s’en réjouir. Le deuil apparaissant comme une trahison du mort, une telle conception a pu certainement empêcher le travail de deuil.

Conclusion

« Tu n’as rien vu dans les années 20 et 30 » car il s’agit d’une reconstruction d’après guerre. Cette cécité a été concrétisée à Versailles par les articles 231 et 232 du traité, qui déclaraient l’Allemagne seule responsable et lui imposaient des réparations. L’agression seule de l’Allemagne expliquait tout, ainsi le traité prolonge-t-il l’argumentaire de la guerre et l’oubli des prisonniers de guerre et des déportés civils.

« Je pense à M. Hitler, depuis le dernier septembre, comme à un mort, reprend Bernanos. Je n’ai aucun mal à l’honorer comme tel. Le Soldat Inconnu allemand, c’était lui, pourquoi ne nous en sommes-nous pas avisés plus tôt ? Que son destin soit accompli, je n’en doute pas un instant… » (Les Enfants humiliés, Bernanos, 1949, texte rédigé en exil en 1940).

La Première Guerre mondiale est la matrice des totalitarismes du XXème siècle, par sa brutalisation, son traitement des civils, ses arguments biologiques. En Italie, en Allemagne et en Russie, les attentes déçues de la guerre (qu’on croyait juste) ont été récupérées par les différentes formes de totalitarismes (la ferveur, la capacité d’attraction notamment), même si les régimes étaient différents (cf. Serge Berstein).

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