Tous unis dans la tranchée? de Nicolas Mariot

Tous unis dans la tranchée ? de Nicolas Mariot

L’objectif de cet ouvrage est triple : montrer comment les intellectuels découvrent les classes populaires, comment cette rencontre a fait évoluer le statut et les fonctions de leur patriotisme, et au-delà interroger les analyses habituelles qui font des tranchées le lieu d’une osmose passagère entre les groupes sociaux, symbole ultime de cette Union sacrée, alors qu’au contraire, si elle fut certes le lieu d’une expérience sociale née d’une rencontre entre les milieux aisés de la société et les classes populaires, elle ne fut pas un espace où les différences sociales étaient abolies.

Sa méthode est simple : reprendre les carnets, les correspondances et les témoignages d’intellectuels combattants et relever dans leurs écrits les mentions même anodines qui laissent paraître l’état des rapports sociaux dans les tranchées. Uniquement des intellectuels, car ce sont ceux qui écrivent et qu’ils ont davantage perçus les clivages sociaux de par leur position isolée (ils étaient souvent un ou deux parmi les hommes de rang).

L’auteur fait le choix de l’expression « intellectuel de service » pour décrire ces combattants, expression anachronique mais qui lui permet de révéler les rapports de classe, et le rôle de chacun face à l’autre quelque que soit le choix individuel. Cette expression lui permet en plus de rapprocher les témoignages de ces soldats de son expérience personnelle d’interne et d’appelé. L’expression « intellectuel de service » renvoie à un comportement modal auquel se confrontent tous les combattants (milieux aisés ou populaires), qui tient à la fois de la posture identitaire (la place importante que l’intellectuel accorde à la lecture et à l’écriture et en quoi cette prédilection l’isole), de l’attitude professorale (l’intellectuel est souvent celui qui cherche à donner du sens à son engagement et qui le rappelle en permanence) et d’une forme de stigmatisation (l’intellectuel est perçu comme celui qui est lié aux travaux intellectuels, mais qui ne peut travailler de ses mains et inversement il voit la culture populaire tantôt de manière bienveillante, tantôt de manière méprisante mais toujours en se positionnant au dehors).

En cela, l’ouvrage se propose d’aborder de manière inédite la question des combattants pendant la Grande guerre. Il rappelle que l’histoire sociale de la Grande Guerre s’est souvent limitée à l’étude de l’Union Sacrée et à celle des ouvriers, notamment dans les usines d’armement. Mais elle ne s’est pas intéressée aux expériences des combattants des classes populaires. Quant à l’histoire culturelle, pour justifier sa théorie de « culture de guerre », elle a gommé toutes les différences sociales, faisant de l’expérience de guerre, une expérience commune. Et ceci en conformité avec la mémoire des combattants d’après-guerre qui ont eux-mêmes construits cette image de camaraderie, de solidarité et de fraternité, contre un arrière qu’ils jugeaient individualiste et égoïste et avec les écrits des intellectuels qui ont souvent réinventés dans leur publication leur expérience du combat en faisant disparaître les clivages. L’approche dans cet ouvrage est à la fois quantitative et sociale, pour dégager dans des individus qui ne se connaissent pas un schéma collectif de réaction aux autres.

Dans son prologue, Nicolas Mariot explique comment il a choisi ces combattants (42 sur 733 possibles). Il lui fallait 42 intellectuels (écrivains, philosophes, historiens, universitaires ou artistes), qu’ils aient connus le front (dans l’infanterie pour beaucoup d’entre eux). Alors qui sont ces 42 intellectuels choisis par N. Mariot ?

Au recensement de 1891, ils sont 36 sur 42 à appartenir à la catégorie des professions libérales (étudiants, professeurs). Ils appartiennent tous ou presque à la bourgeoisie moyenne (fils de fonctionnaires, fils de professions libérales, fils de rentiers). Seuls 3, dont Guillaume Apollinaire, viennent d’un milieu modeste. Ce sont tous de bons élèves, la majorité (sauf 5) sont bacheliers, un grand nombre d’entre eux ont fait ou font des études supérieures. Ils partagent enfin une même expérience sociale : ils ont vécus au milieu de domestiques, sont abonnés à des revues, connaissant les vacances, les loisirs, pratiquent le latin). Ils diffèrent cependant par leur âge, leur situation matrimoniale, leur origine géographique (même si les 2/3 viennent de Paris) et leur appartenance religieuse et politique. Deux critères s’ajoutent aux précédents, et viennent limiter le nombre de ces intellectuels traités par l’ouvrage. Il fallait qu’ils aient connu le front en tant qu’homme de rang ou en tant que de sous-officiers, mais pas en tant qu’officiers. Enfin, il fallait qu’ils aient écrits sur la guerre pendant la guerre et non après. Ce qui explique le choix de traiter de préférence les lettres et les carnets plutôt que les romans ou les essais écrits après la guerre et qui souvent sont ré-imaginés. Les lettres et les carnets paraissent plus spontanés et décrivent les temps de repos, souvent absent des fictions, alors que ce sont justement sur ces temps de repos que vont se jouer les rencontres.

Le but de l’ouvrage est de montrer qu’ils ont un regard commun sur les classes populaires dans les tranchées, en le confrontant épisodiquement aux paroles des classes populaires sur leur propre expérience du combat et le sens qu’ils lui donnent. Fondamentalement, il s’agit pour l’historien d’examiner l’hypothèse de Christophe Charles, de tester si comme il le dit l’Union sacrée de 1914 n’est qu’un consensus idéologique minimal entre la droite modérée et les socialistes modérée, entre finalement les structures de la classe dominante, qu’elle soit de droite et de gauche.

Léon Werth, auteur de Clavel Soldat

La première partie, intitulée « La matérialité d’une rencontre », décrit précisément l’expérience du front d’une part pour les intellectuels gradés et d’autre part pour les intellectuels non gradés. Après avoir rappelé que dans l’exercice de la guerre, le grade et la position sociale vont de pair (31 des 42 intellectuels choisis par l’historien ne sont pas gradés au début de la guerre, ils ne sont plus que 15 à la fin) et impose à l’homme de rang deux formes de domination difficilement séparables, celle de la hiérarchie militaire et celle de la domination sociale, N. Mariot ajoute que même sans grade, la position sociale apparaît, elle n’est en rien abolie.

Etre gradé procure des avantages matériels (repos, repas, toilettes à l’écart) et surtout évite la promiscuité avec les autres. Les officiers forment une véritable société de l’entre-soi où ils retrouvent leurs mœurs bourgeoises (exemples de l’ordonnance et du tampon pour les officiers et les sous-officiers, que l’auteur assimile à de la domesticité militaire), où ils bénéficient d’une solde plus élevée et où ils peuvent plus facilement améliorer leur quotidien (repas mais aussi journaux, outils tels que réchaud ou jumelle). Les inégalités ou les différences de traitement perceptibles dans la société civile (notamment dans l’univers du travail) sont comme transposés dans les tranchées.

Pour les intellectuels non gradés, en l’absence de grade, leur différence va apparaître autrement, au contact, à niveau des autres soldats. Mais elle n’en est pas moins visible. L’intellectuel dans le rang est solitaire (la promiscuité forcée le pousse à s’isoler à l’écart d’un milieu qu’il sent hostile), dissemblable (il peut être perçu comme un étranger et être l’objet d’hostilités), et il se sent déclassé. Le fait d’être sous les ordres d’un sous-officier, d’avoir à accomplir les mêmes tâches que les autres, tâches perçues comme dévalorisantes, de se sentir finalement comme les autres et non pas comme quelqu’un d’unique (ce que lui a inculqué son éducation bourgeoise), est une humiliation quotidienne. L’Union sacrée n’est plus qu’une désillusion tout comme cette idée d’une fraternité dans les rangs. Ce sentiment de déclassement conduit l’intellectuel dans le rang à tenter de quitter le front en postulant pour des emplois non combattants (ce que les classes populaires appellent communément les « embusqués du front »), en acquérant du galon, en cherchant des semblables ou en se liant d’amitié avec des gradés pour échapper ne serait-ce que quelques heures à la mêlée.

Fernand Léger, peintre argentais, ici au front

Dans une deuxième partie, intitulée « Le savant et le populaire, in vivo », l’historien fait le détail des contacts entre ces deux figures dans les tranchées. Dans un premier temps, l’intellectuel prend la mesure des limites de ses capacités physiques. Il découvre les corvées, la résistance aux éléments (froid, faim, fatigue), les exercices forcés, toujours sous le regard amusé et parfois moqueur des classes populaires. Même s’il peut tenir physiquement, l’intellectuel manque souvent de compétences techniques et manuelles. L’intellectuel découvre l’intelligence du corps qui caractérise ses compagnons de tranchées : citadin, il affronte mal le noir, a des difficultés à entendre ou à sentir son environnement. Dans un second temps, il cherche à s’adapter en apprenant des techniques nouvelles (certains apprennent la cuisine), en se forçant physiquement à résister, en essayant de gommer son statut d’intellectuel (comme par exemple en ne se montrant pas trop répugné par la saleté ou par la grossièreté des échanges, en participant aux tâches ingrates, et pour éviter la jalousie de en ne recevant pas trop de colis). Parce qu’ils auront réussi à résister physiquement, certains intellectuels vont développer une idéologie d’après-guerre faite de virilisation par la vie dans les tranchées, allant même jusqu’à l’idée d’une régénération par l’expérience guerrière. Ces schémas très populaires dans les mouvements politiques après le confit, affleurent pendant la guerre chez les jeunes et chez les catholiques notamment.

Infériorisé par son manque physique et technique, l’intellectuel continue à se réfugier dans ce qu’il maîtrise : l’écriture et la lecture. Les temps de repos sont l’occasion d’un véritable clivage social. Parce qu’il préfère les activités de réflexion, le groupe devient pour l’intellectuel gênant, empêche toute lecture et toute écriture personnelle. Nicolas Mariot fait ici référence au sociologue Luc Boltanski quand ce dernier décrit l’expérience bourgeoise du monde social comme une expérience solitaire, un refus du nombre vécu comme un déclassement. Ici naît la peur d’un abrutissement par manque de stimulation intellectuelle, par le contact même des classes populaires et de leurs activités. Pendant les temps de repos, où chacun s’occupe comme il veut, il s’éloigne ainsi du groupe, s’en détache et finit par le juger. L’alcool devient un marqueur social, et l’intellectuel refuse de s’adonner à ces pratiques collectives qu’il qualifie de « beuveries ». L’alcool ne vaut que s’il est but « en bonne compagnie ». Et les jeux de carte (la manille notamment) n’ont guère plus de valeur à ses yeux, il les juge avilissants (parce que souvent lié au hasard), d’autant qu’il n’en perçoit pas les règles, et bruyants.

Son attitude face à l’« artisanat des tranchées » est un peu différente, ne le pratiquant pas lui-même, il le fait souvent faire moyennant de l’argent.

Face à ces agressions subies dans les tranchées, l’intellectuel essaye de retrouver son identité par les outils de l’intellectualité : il s’isole pour retrouver calme et concentration, il cherche des corvées pour avoir le temps de penser, il se fabrique un bureau, cherche à se constituer une bibliothèque et surtout il écrit et lit pour « préserver son être ». L’historien fait ici référence au conatus de Spinoza et au fait de s’intérioriser pour se constituer un univers de consolation (concept de la tour d’ivoire). L’intellectuel réfléchit à sa situation présente, aux comportements des hommes, à la façon dont il faut les mener, et à la question plus générale de l’autorité. Le rejet n’est pas la seule attitude possible, il peut aussi s’intéresser à ces hommes des classes populaires, c’est le cas notamment de Robert Hertz, qui recueille leurs dictons et leurs croyances, même si sa démarche est tout à la fois paternaliste et utilitaire (il est ethnographe et écrit sur les traditions folkloriques). A la question de savoir qui rejette et qui est curieux, l’historien ne peut répondre. Au mieux pointe-il l’effet de l’âge (les plus jeunes rejettent, les plus vieux sont curieux), mais tout cela est pure hypothèse. Ceux qui sont curieux semblent cependant appartenir aux plus modestes des intellectuels et ont une sensibilité socialiste.

Dans tous les cas, cette bienveillance à l’égard des cultures populaires ne naît pas dans les tranchées, elle s’y poursuit et s’accompagne d’une forte dose de paternalisme et de condescendance. Elle est intermittente, car l’état d’esprit de l’intellectuel oscille entre désespoir et exaltation suivant les temps du conflit, et elle ne résiste pas devant le désir de partir et de quitter le front.

Robert Hertz, ethnologue, a écrit pendant la guerre des ouvrages sur les traditions régionales françaises.

La troisième et dernière partie, intitulée « Corps et âmes » aborde la question du patriotisme ou comment la rencontre avec les classes populaires a-t-elle questionné l’engagement des intellectuels. Au fondement de leur engagement, les intellectuels affirment tous leur attachement à l’esprit républicain, au principe d’égalité et à l’idée d’une union avec le peuple. Au moment de la mobilisation, les intellectuels pensent que la guerre sera courte, et ont l’image de la charge héroïque des soldats de l’an II. Leur patriotisme diffère des classes populaires, qui sont beaucoup plus enclins à la résignation. Cet esprit de l’an II et du soldat-citoyen se retrouve dans les correspondances des 42 intellectuels, de même que le désenchantement face à une guerre de position où l’ennemi n’est pas visible et où le soldat s’enterre. Les intellectuels se posent alors la question de leur engagement et ne comprennent pas comment les classes populaires tiennent sans motivation morale.

Ils sondent leurs compagnons pour tester cette union sacrée : ils constatent l’érosion du patriotisme (et incriminent les journaux et le mélange des âges), et le fatalisme des soldats caractérisé par leur envie de finir la guerre, quelle qu’en soit l’issue. Ils expliquent en outre leur résistance, non par leur courage moral mais par l’endurance de leur corps. Certains intellectuels s’accommodent de la résignation des classes populaires, le soldat n’ayant pas à réfléchir mais à obéir, d’autres vont même jusqu’à penser que l’ouvrier vit mieux dans les tranchées que dans son usine.

A ce moment de sa démonstration, Nicolas Mariot s’autorise une digression ou un intermède pour sortir en partie de son champ de recherche. Il quitte ses 42 intellectuels pour s’intéresser à des soldats des classes populaires, afin de confronter la vision qu’ont les intellectuels de l’engagement de ces classes avec ce qu’elles en disent elles-mêmes. Il s’appuie notamment sur les témoignages de Jean Astier et de la famille Papillon. Ces soldats décrivent une guerre répétitive, où le commandement est désincarné bien qu’ils obéissent « pour leur faire plaisir » (c’est notamment le cas pour les revues). Leur résignation est perceptible, particulièrement face à la monotonie du quotidien et elle s’accompagne d’une philosophie fort simple, il faut selon eux profiter des choses (nourriture, chanson, rire), profiter du temps présent tant qu’on est en vie. Leur résignation naît de leur absence de choix, il y a « eux » qui commandent, et « nous » qui obéissons. Parce qu’il n’y a pas de choix, l’expression du patriotisme ou de l’engagement personnel ne peut s’exprimer à la différence des intellectuels. La guerre et l’ordre social sont liés, la remise en cause de la première entraînant logiquement une remise en cause du second. Sans remise en cause de l’ordre, le soldat obéit et fait la guerre.

Face à cette résignation des classes populaires et probablement, pour mieux s’en démarquer, l’intellectuel choisit de montrer l’exemple et de faire la leçon, le but étant de promouvoir l’endurance par la résolution et non par la résignation. Ils exaltent le dépassement de soi, et font preuve de zèle pour aller sur les premières lignes, alors même que l’expérience du combat les fait vaciller (et peut-être justement parce que cette expérience pourrait faire vaciller leurs idéaux). Ils le font ou prétendent le faire au nom de leur éducation, de leur milieu, de leur foi religieuse, de leur statut d’intellectuel, de leur engagement politique.

Comment s’en prennent-ils pour faire la leçon ? Après son travail d’intériorisation, l’intellectuel veut éduquer par la causerie ou par les livres et convaincre les soldats, certains imaginent même des « conférences aux soldats » dans les tranchées. Ils prêchent le patriotisme, sans grand succès, car cette démarche est vue par les classes populaires au mieux comme une marque de paternalisme au pire comme une manifestation supplémentaire de l’autorité. Cette leçon donnée aux classes populaires éveillent cependant des doutes chez les intellectuels, notamment pour ce qui est de leur propre positionnement par rapport à la violence et à la mort. Ils n’aiment pas donner la mort, parlent peu de la violence dont ils font preuve, refusent la baïonnette et s’accommodent fort bien que l’ennemi soit tué par des obus. Face à des éléments des classes populaires qui tuent ou semblent tuer sans état d’âme, les intellectuels sont quelque peu interdits devant leurs propres doutes moraux. On sent que se pose en arrière-plan la question de ce qu’est un bon soldat.

Encore une fois, les intellectuels rationalisent alors leur démarche. « A celui qui a beaucoup reçu, il sera beaucoup demandé ». Face à la résignation, ils choisissent souvent d’afficher encore plus de résolution, et face à l’embuscade (ou à la tentative d’embuscade), ils choisissent de se donner pleinement, toujours dans cette idée de se démarquer des classes populaires et de leur résignation au combat. Le parcours de l’intellectuel peut se résumer ainsi : encombrement repli sur soi, recueillement, solitude puis délivrance rédemptrice dans l’éducation du peuple.

Nicolas Mariot pose alors frontalement la question du patriotisme dans la Grande Guerre et sa place dans l’idéologie de la contrainte et dans l’histoire sociale – ou plutôt il révèle l’absence de questionnement de ce patriotisme, comme si, étant lié à l’histoire culturelle et à son idéologie du consentement, il n’était pas question d’en parler dans l’histoire sociale. S’appuyant sur le personnage crée par Léon Werth, André Clavel, il rappelle qu’au début de la mobilisation, le soldat obéit à son fascicule et se rend là où on lui demande de se rendre. Indépendamment de ses convictions personnelles, il obéit parce qu’il est compliqué alors de déserter ou de s’exiler, mais aussi parce que tout le monde obéit. Le patriotisme s’exprime a minima : il est participation de chacun au conflit, mais une participation désinvestie du volontarisme affiché dans les journaux (un patriotisme sans consentement). Ce qui différencie les classes populaires des intellectuels tient au fait que ces derniers prétendent maîtriser leur patriotisme et qu’ils en donnent une définition plus réfléchie et plus personnelle. Ils vont alors moquer le patriotisme désinvesti des classes populaires, plus instinctif et irréfléchi, qu’ils voient comme l’expression même d’une résignation. Marcel Etévé dans sa correspondance détaille trois niveaux d’implications dans l’engagement, du plus vulgaire au plus noble : la haine de l’ennemi (qu’il associe aux classes populaires), l’amour-propre, et la conscience de faire la guerre à la guerre. Reste que ce dernier patriotisme, étendard des classes aisées, est une reconstruction, une justification a posteriori, qui vient après l’engagement collectif, après le désenchantement et qui finit par les recouvrir.

L’objectif de l’ouvrage a été d’entamer, d’esquisser une étude sociale de l’armée, étude à poursuivre afin de voir comment les différences de classes sociales dans le civil se sont reproduites dans l’armée. Il a aussi permis de déconstruire l’idée d’une unicité des expériences, mais au contraire de prouver que les expériences du combat ont été non partagées, ou uniquement partagées par groupes sociaux. Ce travail montre donc l’absence d’abolition des classes sociales dans les tranchées, il a aussi affirmé l’existence de différences dans ce qu’est le patriotisme suivant les catégories sociales, et a fait la preuve de l’existence de réactions de classes dans les tranchées. L’idée d’union des soldats face aux souffrances, face aux dangers est une conception d’après-guerre. L’idéal du « soldat-citoyen » masque les inégalités sociales et le fossé culturel entre les soldats. Enfin ce travail montre à quel point la loyauté des bourgeois, des cadres, des fonctionnaires a été importante, mais que ce consentement socialement marqué n’a pas été l’apanage de tous, bien au contraire.

Un livre extrêmement agréable à lire et qui, à l’image de Vivre et mourir dans les tranchées de Rémy Cazals et André Loez, pose jalon par jalon sa démonstration jusqu’à la conclusion finale qui clôt de manière magistrale un propos qui s’est comme développé sous nos yeux. La place accordée aux témoignages est importante, elle reflète le positionnement de cet historien par rapport aux sources (il place son travail au plus près des sources, à l’inverse de ce qui a été fait dans 14-18, retrouver la Guerre de Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker où des théories globales, certes intéressantes, sur la Grande Guerre se trouvaient projetées (plaquées) sur la France), et permet au lecteur de se rendre compte par lui-même de ce qu’apporte la réflexion. On a finalement l’impression qu’il nous propose de lire avec lui ces sources, ce que je trouve passionnant et scrupuleux. J’ai adoré l’avant-propos et l’introduction du livre, parce que Nicolas Mariot détaille toutes les démarches qui l’ont conduit à l’écriture de ce livre et je trouve cette démarche enrichissante pour le lecteur. Je regrette d’ailleurs que pour des questions éditoriales probablement, la partie Échafaudages ait été reléguée en fin d’ouvrage : elle aurait sa place en début, pour nous introduire à la démarche de l’historien et ce choix dénote finalement une incapacité des éditeurs (ou peut-être des historiens) de croire en l’intérêt de leur mécanique. Personnellement, cette partie me passionne, car elle me montre le travail en marche, avant la conclusion finale, quand il est encore question d’hypothèse, de recherche de sources, d’interrogations.

Sur le corpus de sources, je trouve que l’utilisation des carnets, des correspondances et pour Léon Werth de son ouvrage de fiction est instructif. Au–delà de l’enrichissement permis par la multiplicité des sources, ce procédé permet d’appréhender la médiation de l’écrit et comment l’écriture (journalière ou fictionnelle) peut à la fois influer sur le propos, tout en permettant sa lecture. En tant qu’ancienne étudiante en lettres, je trouve formidable que les historiens s’intéressent aux écrits de fiction et qu’ils y voient à la fois une continuité et une rupture.

J’ai l’impression que le grand apport de cet ouvrage, outre de reposer la question des classes sociales dans le contexte de l’Union sacrée, est de replacer la question du patriotisme dans l’histoire sociale. Accaparé par l’histoire culturelle, il était d’après l’auteur absent des travaux de l’histoire sociale ; lui redonner sa place et sa complexité, être capable de le distinguer du consentement est une des grandes réussites de ce livre. Et, pour finir, je trouve formidable l’idée d’aller discuter et remettre en cause les théories de l’histoire culturelle (le consentement, l’union sacrée), en s’appuyant sur les sources mêmes de leur travaux (les intellectuels notamment). Un véritable coup de force.

Nicolas Mariot, Tous unis dans la tranchée?: 1914-1918, les intellectuels recontrent le peuple, Seuil, Paris, 2013.

 

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