Underground Railroad de Colson Whitehead

Cora est esclave dans une plantation de Georgie. Elle y est née, mais n’a pas connu ses parents : son père est mort avant sa naissance et sa mère, Mabel, s’est enfuie alors qu’elle n’était qu’un bébé, lui laissant seulement en héritage un petit coin de jardin difficilement acquis et cette mythologie écrasante de cette femme qui a fui et qui n’a jamais été reprise, un récit légendaire partagé par les esclaves et leurs maîtres. Par sa filiation, Cora a donc une place à part dans la plantation, ce qui ne lui garantit en rien un quelconque traitement de faveur, mais au contraire l’isole des autres. Cesar, un esclave de la plantation, veut fuir et, par superstition, il pense n’y parvenir que si Cora, étant la fille de Mabel, la fille de celle qui a réussi à fuir, vient avec lui. César dévoile à Cora l’existence d’un chemin de fer clandestin qui permet aux esclaves de rejoindre les Etats du Nord. A cette découverte, Cora pense enfin comprendre comment sa mère a pu fuir, et se voit déjà reprendre le chemin de Mabel, pour peut-être la retrouver au Nord. Ils partent donc une nuit, mais sont vite repérés par des chasseurs d’esclaves. Ils parviennent cependant à se libérer des chasseurs, au prix du sang versé. Cora en effet tue un jeune garçon qui appartenait à ce groupe. A présent recherchés pour meurtre, ils savent que leur capture ne signifierait pas seulement leur mort (châtiment attendu pour tous ceux qui fuient), mais aussi qu’ils seront sadiquement exécutés.

Ce roman a reçu de nombreux Prix : le Prix Pulitzer en 2017 dans la catégorie fiction et le National Book Award for Fiction en 2016. Un roman étrange, qui dans un premier temps étonne par son atmosphère presque merveilleuse. L’histoire de ce train traversant les Etats du Sud des Etats-Unis pour embarquer à son bord des esclaves en fuite afin de les amener sains et saufs au Nord a, dans la narration,  toutes les apparences d’une fantasmagorie. La description de ce train faite par Cesar, la découverte des stations du train laissées à l’abandon mais d’où émerge pourtant un modeste wagon, la vétusté des installation à laquelle répond l’apparence désuète des conducteurs, tout concours à donner à cette histoire de chemin de fer clandestin l’apparence d’un mythe, d’une féerie.

Map from the Underground Railroad in Connecticut by Horatio Strother, 1962

L’arrivée de Cora et de Cesar en Caroline du Nord et leur installation dans cet Etat prolonge encore cette impression d’irréel. Cora loge dans un foyer, travaille dans un premier temps dans une usine puis est recrutée par un musée qui souhaite présenter dans son parcours muséal des tableaux vivants de la vie dans le Sud. Cora va donc se retrouver à interpréter derrière une vitrine le rôle d’une esclave pour le plus grand plaisir d’enfants et de parents en visite dans la ville. Lorsque elle et Cesar sont repérés par des chasseurs d’esclaves, elle fuit seule — Cesar n’a pas eu le temps de fuir et a été tué — et trouve refuge chez la famille d’un conducteur du train clandestin qui la cache dans le grenier. Elle y reste plusieurs mois. Le miroir parait alors comme renversé : elle qui était l’objet de tous les regards derrière les vitres du musée, devient un sujet regardant une vie réelle dont elle est toujours exclue.

Illustration of Smith’s escape from the Autobiography of James L. Smith, 1881

La famille est dénoncée, Cora se fait capturer par les chasseurs d’esclaves qui la ramènent vers la plantation Randall. En chemin, elle est libérée par d’anciens esclaves qui lui font découvrir une ferme idéale, havre de paix pour les esclaves en fuite dans lequel elle va passer quelque temps. Ce rêve éveillé prend fin quand la ferme est attaquée par des chasseurs d’esclaves, que les esclaves libres ont informés de l’existence de cette ferme, inquiets par la présence de plus en plus nombreuse d’esclaves en fuite parmi eux. Le récit cauchemardesque de la mise à sac de la ferme est alors interrompu par un retour en arrière sur la fuite de Mabel. Le lecteur découvre alors qu’elle est morte tuée par un serpent, alors qu’elle avait décidé de revenir sur ses pas. Le mythe n’existait pas, pas plus que le train peut-être, que l’apparente liberté dans les Etats du Nord,  l’apparente quiétude de la ferme Valentine ou l’apparent cheminement des esclaves du Sud vers le Nord, de la captivité vers la liberté.

Le projet mené par l’auteur dans ce roman est extrêmement intéressant. Le début du roman jusqu’à l’arrivée dans la ville de Caroline du Sud est parfait. Ensuite le procédé qui consiste à provoquer un brusque retour à la réalité après un épisode presque irréel devient trop systématique. Et surtout l’ambivalence qui prévalait jusque-là (quand le lecteur suit Cora et Cesar sur le trajet du chemin de fer, il ne sait pas bien dans quel registre de réalité il est) se perd dans une dualité plus franche entre ce qui parait du domaine du rêve, de l’illusion et ce qui relève de la réalité. Et quand le récit s’interrompt pour raconter la mort de Mabel, c’était pour moi à la fois quelque chose d’attendue (je me disais qu’elle n’avait pas pu survivre) et de redouté. J’aurai voulu ne pas le savoir et garder malgré, l’intime conviction qu’elle n’avait pas survécu, l’illusion d’avoir tort. Je vois pourquoi l’auteur a choisi de lever le doute, c’est cohérent au regard de son récit, cohérent par rapport à sa démonstration, mais j’ai trouvé ce passage brutal et donc un peu gratuit. Je me pose la question de savoir si c’était nécessaire, s’il ne pouvait pas faire confiance à son lecteur en considérant que ce dernier avait déjà compris.

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