L’histoire et la littérature à parts égales ? Récit d’une absence de rencontre au festival Etonnants Voyageurs 2012 de Saint-Malo

Depuis plusieurs années, H. & moi continuons d’aller au festival Étonnants Voyageurs à Saint-Malo, organisé ( ?) par Michel Le Bris. Malgré la perte en qualité proportionnelle à l’augmentation de la fréquentation, ce festival reste cher à nos yeux, car il fut l’occasion pour nous, il y a quelques années, de découvrir des auteurs indiens et chinois notamment. Et puis il y a la mer, la vieille ville fortifiée par Vauban, les corsaires… Saint-Mâlo en somme.

Cette année, j’ai remarqué qu’il y avait une dominante (parmi d’autres) histoire aux Étonnants Voyageurs. Évidemment, j’ai été intéressé.

Samedi 25 mai, à 14h, dans l’amphithéâtre Maupertuis du palais du grand large de Saint-Malo, se tenait ce qui aurait dû être une table ronde avec Sanjay Subrahmanyam, historien, pape de la world history et du renversement du regard, professeur à UCLA, Achille Mbembe, philosophe, historien et théoricien du postcolonialisme, enseignant actuellement en Afrique du Sud, Romain Bertrand, historien, auteur du très remarqué L’Histoire à parts égales. Récits d’une rencontre Orient-Occident (XVIe-XVIIe siècle) au Seuil publié en 2011, et Patrick Chamoiseau.

Mais ni Achille Mbembe ni Romain Bertrand n’étaient finalement là (avaient-ils perçu le traquenard ?)  et, du coup, nous avons eu droit à un débat entre Sanjay Subrahmanyam et Patrick Chamoiseau.

Or, ce débat, animé par un certain Alexis Lacroix que je voyais pour la première fois, a sombré dans la plus pathétique des querelles stériles.

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Patrick Chamoiseau

Patrick Chamoiseau, interrogé donc par ce Lacroix, a d’abord déclaré qu’il s’inscrivait contre l’idée du postcolonialisme car elle était une lecture occidentale du Monde ajoutant, de manière cohérente, qu’il réfutait l’idée selon laquelle la colonisation était un moment-clé de l’histoire du Monde. « La Martinique existait avant que les Français n’y arrivent en 1635 » a-t-il plusieurs fois répété au cours de ce débat. Pour lui, l’Occident n’est pas déterminant dans l’histoire du Monde.

A cette vision, on pourrait objecter que si effectivement l’Occident n’est pas un centre du Monde pendant la plus grande période de l’histoire, à partir du XVe siècle, c’est l’Occident qui met en branle la mise en relation des « quatre parties du monde » (Serge Gruzinski) et qui devient alors le centre du nouveau système-Monde (Immanuel Wallerstein et Olivier Dollfus) issu de la première mondialisation.

Mais, qu’à cela ne tienne, Patrick Chamoiseau écartait l’éventualité d’une critique historique de sa vision en concluant : « Dans l’analyse de l’Autre, l’historien n’est pas pertinent. »

De là, Alexis Lacroix l’interrogeait sur son dernier livre, une relecture du Robinson, à la fois celui de Defoe, condamné pour son esclavagisme et son colonialisme, et celui de Tournier, loué pour son humanisme. Chamoiseau expliquait alors qu’il avait voulu poursuivre sur cette voie de l’« humanisation ». J’ai eu l’impression que par ce terme Chamoiseau faisait référence à un contenu d’une mondialisation qui serait réussie, celle-ci étant inéluctable.

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Sanjay Subrahmanyam

Subrahmanyam, invité à réagir à cette dernière idée par l’animateur (alors que ce n’était pourtant pas la plus intéressante), a alors pris le soin de préciser qu’en tant qu’historien il se méfiait de l’idée d’inéluctabilité, d’irréversibilité. Il a expliqué que tout dépendait de choix, notamment de choix politiques et qu’il fallait donc se méfier de la téléologie.

Interrompu par l’animateur, Subrahmanyam n’a pas eu le temps de terminer et Chamoiseau a alors renouvelé sa charge contre l’histoire. La marche du monde était celle d’une « individuation » croissante (un concept intéressant) lié à l’augmentation des connaissances. « Le capitalisme n’a pas créé ce processus mais il a eu l’intelligence de le chevaucher ». Soit. Puis, ajoutant que l’histoire ayant justifié le colonialisme pendant 200 ans, étant associé aux « nos ancêtres les Gaulois » dans les livres scolaires y compris en Martinique, Chamoiseau a ponctué son intervention en déclarant : « L’historien doit donc abandonner sa prétention à lire le monde ».

A l’opposé, selon Chamoiseau, l’artiste comme lui, est légitime pour « explorer les ombres » de l’histoire, pour proposer une vision qui réconcilie l’humanité unie, mondiale, et ce depuis la Préhistoire avec l’éparpillement de Sapiens à la surface de la Terre.  L’artiste, en substance, a besoin de l’historien et de son approche scientifique mais qu’il réduisait en fait à celui d’archiviste, lui niant la possibilité d’interpréter, de décrire, mais devant se cantonner à la collecte de documents pour lesquels l’artiste serait lui capable de proposer un sens.

Là encore, on pourrait opposer à Chamoiseau les travaux de Christian Grataloup et de Jacques Lévy, car il semble confondre l’œkoumène et le système-Monde. Car au contraire de ce qu’il dit, la répartition initiale de Sapiens à la surface de la Terre a initié un processus de particularisation (Christian Grataloup) des sociétés humaines, distinctes les unes des autres, créant de la différence, et donc des lieux singuliers du monde et non pas des espaces génériques équivalents. C’est ce qui fait que leur mise en relations au XVe siècle n’a pas été sans heurts ni terribles conséquences, mais c’est aussi ce qui a fait la richesse des cultures humaines.

Subrahmanyam, quelque peu énervé, a alors répliqué : « je ne reproche pas les Spice Girls à John Coltrane », montrant que l’argument de Chamoiseau sur la non-pertinence de l’histoire l’échauffait quelque peu.

A ce stade, j’étais totalement atterré. Pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, j’étais navré de découvrir l’inculture de Chamoiseau en ce qui concerne l’histoire. Je comprends en effet qu’il condamne l’histoire telle qu’elle a été faite autrefois, celle qui était apologétique du colonialisme et qui parfois peut l’être encore, mais lorsqu’il disait que les historiens étaient incapables de prendre du recul sur leurs pratiques, c’était faire fi de l’historiographie, de l’exigence des historiens de s’interroger sur ces pratiques justement, sur leurs méthodes, sur leurs présupposés, sur la nécessité de décentrer leur regard que ce soit pour étudier le culte étrange voué à un saint lévrier au XIIIe siècle ou pour étudier la rencontre entre les Occidentaux et les Amérindiens ou les Javanais. Je n’avais envie que d’une chose : conseiller à Chamoiseau de lire de l’histoire au lieu d’en parler.

Mais plus grave encore, c’est la manière dont le débat a été mené par cet animateur qui aimait beaucoup interrompre les débatteurs, reformuler leurs propos en s’écoutant parler et faire en sorte de les opposer dans un échange des plus stériles.

Car le résultat a été cette opposition entre deux esprits qui par ailleurs sont brillants, cela a été cette charge péremptoire de Chamoiseau contre l’histoire et contre son interlocuteur au point de réduire à néant toute idée de débat pour aboutir à une opposition des plus primaires. Cela a été également une démonstration navrante de l’intolérance de Chamoiseau, lui qui est pourtant le disciple de Glissant qui professait le Tout-Monde et la créolisation, deux magnifiques concepts.

En d’autres termes, la rencontre entre Subrahmanyam et Chamoiseau aurait dû être une occasion en or d’un échange fécond entre la littérature et l’histoire qui aurait pu aboutir à l’énoncé d’un concept à la croisée du décentrement, de l’humanisation et de la créolisation, quelque chose de très beau qui aurait été une magnifique alternative à ces concepts réducteurs d’« identité nationale » et de «primauté des civilisations ».

Mais visiblement, l’animateur était satisfait : je l’ai entendu expliquer à d’autres organisateurs qu’il ne supportait pas « l’intellectualisme ». « Parce que tu vois, le public ici c’est un public Télérama. »

Lorsque je lis un peu les résultats d’une recherche Google sur cet Alexis Lacroix, je vois que ce collaborateur de Michel Field, Alexandre Adler ou Bernard-Henri Lévy (ou Isabelle Giordano !) n’était effectivement visiblement pas à sa juste place pour animer un débat « intellectuel » entre littérature et histoire (sa connaissance de cette dernière discipline s’arrêtant à Braudel, et plus probablement le Braudel de L’Identité de la France plutôt que celui de la Méditerranée).

Du coup, j’ai assisté à une non-rencontre pour cause d’incompréhension et d’ignorance. Finalement, ces Étonnants Voyageurs semblent bien peu voyager. La fermeture était donc consommée. Le lendemain, dans l’édition du dimanche de Ouest-France, Subrahmanyam déclarait, probablement en réaction : « Quand les écrivains donnent des leçons aux historiens, c’est souvent de la prétention. »

L’histoire et la littérature à part inégales, donc.

— Mathieu

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Alexis Lacroix

Mêmes impressions que Mathieu, avec un bémol toutefois: ce festival aura montré le vrai visage de Chamoiseau (il faut qu’il lise de l’histoire pour sortir de ces conceptions toutes faites). Je garde comme bon souvenir la rencontre avec Pascal Blanchard sur les noirs de France, qui était plutôt intéressante (même si le monsieur a le don et la manière d’emporter une salle et … de m’énerver au final), la séance dédicace avec François Place dont j’aime de plus en plus le travail et bien évidemment le superbe restaurant asiatique découvert l’année dernière à St-Malo. Comme quoi on continue à découvrir des choses.

Reste une impression globale: derrière les mots de tolérance affichés par les organisateurs du festival, je trouve qu’ils sont de plus en plus sectaires. Il y a eux et les autres. Cela était presque palpable dans le comportement de Chamoiseau qui s’est cru en terrain conquis avec la salle et l’a amené à attaquer direct Subrahmanyam. Malheureusement pour Chamoiseau, dans l’exercice du débat, ce dernier s’est défendu comme un lion et a su emporter l’adhésion de la salle. Quant à l’animateur, il a fait son show: je ne laisse pas les auteurs parler, ce que je dis est plus important, je traduis pour la salle (parce que visiblement on est trop stupides pour comprendre nous-mêmes) et je fais mon « Parisien de base » (avec lunettes de soleil, s’il vous plait parce que je suis une star). Navrant.

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