Songdogs de Colum McCann

From Tuesday to Monday… Conor retourne en Irlande, dans le comté de Mayo, pour passer une semaine avec son vieux père, Michael. Alors que Conor souhaite (re)nouer le dialogue avec son père, notamment pour en savoir plus sur la disparition de sa mère, Juanita, ce dernier s’enferme encore plus dans son quotidien : ses cigarettes, ses appâts et son obsession à pêcher dans la rivière tout au près.

A l’image du lent débit de cette rivière, maintenant polluée par les rejets d’une usine en amont, les progrès de Conor pour en savoir plus sur sa mère sont laborieux. Ce sont finalement les photos prises par son père au fil de leur errance qui lui en apprennent plus sur ses parents et leur vie de couple.

De l’Espagne républicaine vaincue aux méandres de Mexico, de la côte ouest des USA au Wyoming, de la tentative avortée d’une conquête de l’Est, avec New York en point de mire, jusqu’à la réclusion finale en Irlande dans le comté de Mayo, son père n’aura eu de cesse de trimbaler son désir de photographe, emportant avec lui une jeune Mexicaine éblouissante qu’il perdra à force de l’avoir fixée sur l’objectif. Celle-là même qui semble renaître sous les yeux de son fils et qui pourtant lui échappe inexorablement.

Un roman du labeur ou quand le lien avec l’autre est impossible, on peut être tenté par la fiction de quelques photographies conservées. Alors que son père courrait après un accomplissement artistique, Conor court lui après sa mère en refaisant le parcours du couple, une mère qu’il a bien du mal à voir dans ses portraits de nu que lui a laissé son père ou dans le témoignage des individus qu’ils ont croisés. Il y a quelque chose de doux-amer dans le travail photographique du père : il se sera nourri de l’intimité de son couple (et beaucoup de l’intimité de sa femme) dans sa pratique, entraînant une rupture dans son couple, mais ce sont pourtant ces mêmes images qui comblent l’absence de la mère, qui permettent à Conor de retrouver son point d’origine pour enfin accepter ce père taciturne. Faut-il y voir une métaphore sur la création (comment elle se nourrit des liens familiaux ou amicaux de l’artiste au point de leur nuire tout en les prolongeant au-delà d’eux-mêmes) ? Le roman se construit autour de trois lignes narratives : le retour de Conor en Irlande qui se déroule sur une semaine, la passé du couple (entre Espagne, Mexique, Etats-Unis et Irlande), puis le voyage de Conor sur les traces de sa mère disparue. Le lecteur évolue entre ces trois narrations, le passage d’une narration à une autre se faisant le plus souvent par le biais des images (les fameuses photographies du père).  Il y a un jeu constant entre le projet de Conor qui tente de récréer le monde de ses parents à partir d’images et de paroles de témoins, et l’activité du lecteur qui doit faire lui aussi l’effort (avec plaisir) de recomposer le roman à partir de ces trois trames.

But the past is a place that is full of energy and imagination. In remembering, we can distill the memory down. We can manage our universe by stuffing it into the original quark, the point of burstingness. It’s the lethargy of the present that terrifies us all. The slowness, the mundanité, the sheer plod of each day.

Un roman de la lenteur. Conor d’abord décontenancé par la lenteur de son père, qui s’était construit sur un univers de déplacement, d’aventures et de voyages, doit accepter / entrer dans un nouveau rythme, celui d’un homme qui semble ne plus avancer et se contente de reproduire les mêmes gestes.

Memory is three-quarter imagination (…) And the rest is pure lies.

Le titre du roman fait référence au surnom donné par les indiens Navajo aux coyotes : ces derniers pensaient que les coyotes avaient mis bas le monde par leurs chants. Leur truffe pointée vers le ciel, ils auraient hurlé le monde à leur pied. Et Conor de croire depuis son enfance que ses parents sont ses coyotes : l’image de sa mère affairée au lessivage des vêtements, celle de son père nageant à contre-courant. De ces deux pôles, Conor doit tenter d’y trouver son origine, aussi imaginaire soit-elle. Conor peine à recréer le monde de ses parents, car le corps vieillissant de Michael lui fait obstacle (jure avec les portraits de lui sur les polaroids). Jusqu’à ce qu’il accepte les limites de son travail de mémoire : le passé n’est qu’une construction personnelle, faite d’images fixes et de témoignages subjectifs, construction qui n’a finalement que peu de rapport avec le réel mais qui est nécessaire pour se forger une identité.

Leave a man in peace so he can take off his fucken togs.

Le roman se clôt sur une très belle scène même si elle s’inscrit gauchement dans un topos littéraire bien connu. La veille du départ de Conor, son père accepte finalement de prendre un bain (après une semaine pendant laquelle son fils n’a cessé de lui rappeler qu’il puait), et Conor va l’aider. Et enfin ils vont se parler. Il est intéressant d’ailleurs que la conversation avec son père va donner à Conor des éléments supplémentaires sur sa mère (et sa disparition), ces éléments s’ajoutant à la fiction que ce dernier s’est construit au fil du temps. Une construction vraisemblablement nécessaire pour accepter son présent.

River Cong, County Mayo, Ireland

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