Revolution under a King: French prints, 1789-1792 à l’University College London Museum (11 janvier-10 juin 2016)

Jean-Michel Moreau, d’après Noël Le Mire, « Louis Seize: Bonnet des Jacobins donné au roi le 6 juin 1792 », gravure sur plaque de cuivre, UCL Art Museum.

L’UCL propose dans son petit musée d’art une exposition, brève mais très intéressante, des imprimés (la plupart colorisée) datant des trois premières années de la Révolution française. L’idée est d’explorer les mutations des représentations telles qu’elles étaient données à voir par l’image sous la monarchie constitutionnelle qui met en tension un univers mental hérité de l’Ancien Régime et la profusion des nouvelles images avec la Révolution. Cette dernière donna en effet naissance à une explosion de trouvailles visuelles comme autant de réponses aux changements rapides de l’époque : caricatures, médailles, assiettes — toute la panoplie de la culture visuelle est ainsi présente dans cette exposition dont les commissaires sont David Bindman et Richard Taws, du département d’histoire de l’art d’UCL qui mettent ainsi en valeur les riches collections de l’université.

L’exposition s’organise de manière thématique autour des domaines visuels qui structurent l’univers mental sous la Révolution : les trois états, la chute de la Bastille et ses conséquences (juillet 1789-1790), la chute de l’aristocratie, la fuite à Varennes et l’isolement de la famille royale (1791-1792), et les derniers jours de la monarchie française (1791-1792).

Si l’ensemble de l’exposition ne bouleverse pas ce que l’on sait de ces thèmes, son intérêt réside dans les pièces exposées, soit parce qu’elles sont originales et donnent à voir ces thématiques de manière inattendue, soit parce que, au contraire, elles sont extrêmement célèbres et c’est une émotion de les voir.

Dans la première catégorie, deux gravures/ estampes sont remarquables par leur thématique et leurs codes visuels. La première, « Ecclésiastique réfractaire » et son grand nez de menteur pointé vers le ciel étonne par l’utilisation de cet artifice. Le texte « tu restes dans le clair-obscur » renvoie à la duplicité de ces réfractaires.

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« Ecclésiastique réfractaire », estampe à l’eau-forte, 1790.

La seconde est encore plus étonnante : le « Déguisement aristocratique » est ici celui d’un escargot. « A ton pouvoir, la nation a mis des bornes. Beau masque, on te connaît, cache tes cornes », dit le texte.

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« Déguisement aristocratique », estampe sur eau-forte, 1790.

Cette association entre l’escargot et l’aristocrate, reprenant les thèmes du masque et du déguisement aristocratique via une animalisation, me semble tout à fait originale. La référence à la Déclaration des droits et à l’abolition formelle des privilèges est associée à la méfiance que les ci-devant aristocrates continuent de susciter, se parant du nouvel égalitarisme mais ne convaincant pas le peuple, visiblement.

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Estampe circulaire avec des personnages révolutionnaires et des assignats, décoration de boite à tabac, vers 1794-1796 : les leaders de la Révolution sont ici représentés avec en arrière-plan la monnaie dépréciée qu’est l’assignat, la mort et sa faux rappelant que tous, sauf La Fayette, sont morts à cette date. Plus subtil : plusieurs personnages — Necker, Mirabeau, La Fayette — sont représentés avec une ombre en silhouette dans leur dos. Celles-ci sont les ombres des membres de la famille royale, indiquant ainsi la véritable allégeance de ses soi-disant chefs dévoués à la cause populaire, référence, notamment à la trahison de Mirabeau, véritable traumatisme politique. Cette estampe est passionnante, car elle tente de tracer une voie entre la condamnation des personnages de la Terreur, évoquée à travers la Mort et la Constitution de 1793, et la duplicité liée à la cour monarchique et ses ombres royalistes, sa Constitution de 1791 — cette voie que tente d’incarner le Directoire.

L’animalisation est encore plus patente — et plus célèbre aussi — dans une estampe colorée ultra-connue produite après la fuite à Varennes, la véritable rupture dans la première révolution, celle qui eut lieu entre le roi et le peuple.

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« La famille des cochons ramenée dans l’étable », estampe colorée, 1791.

Cette image — cette obsession même — du cochon hante toujours les esprits outre-Manche, quand on voit les références récentes dans une sérié télévisée comme Black Mirror où un premier ministre fictif est contraint de s’accoupler avec un cochon sous la pression de terroristes ou encore dans les références à David Cameron lors de la dernière campagne (où il était question de pratiques peu chrétiennes avec une tête de cochon mort dans un rituel initiatique à Oxford). Le thème du roi-cochon devait particulièrement parler aux Anglais, eux qui avaient entendu ou lu Edmund Burke qualifier le peuple d’être la « multitude des porcs » dans sa condamnation de la Révolution française comme entreprise dangereuse et chimérique puisque fondée non plus sur la solidité de la tradition mais sur le risque des droits, donc d’une construction politique et que Gillray avait réutilisé avec son habituelle et mordante férocité :

James Gillray, « Presages of the Millenium », publié le 4 juin 1795, par Hannah Humphrey © National Portrait Gallery, London  : le Premier ministre Pitt apparaît comme la mort, ou l’un des cavaliers de l’Apocalypse, armé de son épée de feu et conduisant les démons de la guerre, écrasant sur son passage les politiciens Whigs et conduisant la « multitude des porcs », fustigeant ainsi le Pitt-vat’en-guerre.

En réalité, à travers ces gravures, caricatures, estampes révolutionnaires, ce qui ressort, comme d’habitude (ainsi que l’exposition sur les caricatures de Bonaparte l’avait montré), en creux, c’est bien le portrait de l’Angleterre elle-même et de son rapport de fascination/ répulsion avec la France dont les tumultes révolutionnaires sont interprétés en référence avec la propre révolution et guerre civile anglaises du milieu du XVIIe siècle. Bien entendu, ce sont ici des gravures, estampes, etc. françaises mais dont la diffusion a largement débordé le cadre national. Le public anglais, friand d’images, auxquelles il est habitué (en témoignent, justement, les célébrités que sont Gillray ou Cruikshank) grâce à la liberté de la presse en Angleterre.

Aussi n’est-il guère étonnant de voir la fascination anglaise pour ces images qui réifient leur propre rapport à la royauté. Voilà que ces Français, ces grenouilles, ces singes, des tigres, vont encore plus loin — ou tombent dans les mêmes travers qu’eux un siècle plus tôt. Ainsi se complaisent-ils dans le spectacle de cette royauté qui sombre, en deux temps.

Premier temps : la fiction du lien entre le roi père de la nation et de son peuple. Celle-ci explose avec Varennes, mais les députés ont besoin de la faire perdurer. Alors on tente d’inventer un récit qui nie la réalité. Un exemple est fourni avec les « Chevaliers du poignard désarmés par ordre du roi » :

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« Chevaliers du poignard désarmés par ordre du roi… », estampe colorée, 1791 : cette image fait référence à un épisode ayant eu lieu aux Tuileries le 28 février 1791 lorsque des royalistes tentèrent d’en soustraire le roi. La Garde nationale les en empêchèrent, et La Fayette fit circuler le récit selon lequel ce fut sur ordre du roi. Déjà, avant Varennes, il s’agit de maintenir la fiction du roi qui accepte la Révolution.

L’exposition se termine avec le second temps de la chute de la monarchie, dans une image d’apocalypse avec la prise des Tuileries le 10 août 1792. Si cette eau-forte s’inscrit dans une imagerie connue de la scène de bataille, de chaos et de sang associée au 10-Août, elle est moins connue que les tableaux ou gravures habituellement utilisés dans les manuels, et surtout, elle exalte les acteurs de cette journée révolutionnaire, les sans-culottes, véritable incarnation du chaos sanguinaire révolutionnaire dans la mentalité anglaise.

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« Journée du 10 août 1792. Aux braves sans-culottes », estampe et aquatinte, 1792-1793. (Pardon pour les reflets de la photographie.)

En une trentaine d’images, cette exposition nous permet donc de mieux comprendre à la fois les évolutions de la culture de l’image en France, mais également la perception que l’on en eut de l’autre côté de la Manche où Pitt et son cabinet fabriquèrent habillement un consensus autour de l’idée d’un pays devenu une menace pour tout l’ordre européen et dont le traitement de son roi fournissait une preuve éclatante, en mettant en échos le répertoire britannique avec celui déployé en France.

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