Dune de Denis Villeneuve

Le Padishah Empereur Shaddam IV a tranché : la maison Atréides, en la personne de son dirigeant, le duc Leto (Oscar Isaac), dirigera comme son fief la planète Arrakis, parfois surnommée « Dune », clé de la prospérité et de l’existence de l’empire puisqu’elle recèle la précieuse « épice » qui permet aux navigateurs de la Guilde de voyager dans l’espace. Conscient que derrière cet honneur se cache un piège, le duc ne peut faire autrement que d’accepter, acceptant aussi de nourrir l’hostilité de la maison Harkonnen qui dirigeait et exploitait Arrakis jusqu’alors. Au moment où le héraut de l’Empereur arrive, le duc s’entretient également avec son épouse, Jessica (Rebecca Fersuson), et avec son fils, Paul (Thimotée Chalamet), partageant ses craintes, mais aussi ses espoirs. Pour Paul, le départ de la planète Caladan pour les sables de la mystérieuse Arrakis et ses étranges habitants Fremen, augure de grandes et terribles choses dont il rêve depuis quelques temps…

Après avoir relevé avec brio le défi de faire une suite à Blade Runner, Denis Villeneuve a ainsi osé s’attaquer à l’adaptation du célèbre roman de Frank Herbert, paru en 1965 et déjà adapté plusieurs fois à l’écran, notamment par David Lynch en 1984, adaptation devenue culte, y compris jusque dans ses aspects ratés. Première surprise pour le spectateur non-averti lorsque commence le film, le titre annonce qu’il ne s’agit que d’une première partie. Il faut souligner là le pari osé que fait Villeneuve, car proposer un film de quasiment trois heures, et annoncer qu’il ne s’agit que de la première partie, c’est courir le risque de l’échec et de ne jamais pouvoir terminer son œuvre. Cela dit, le film a été repoussé d’un an, covid-oblige, afin de ne pas compromettre ses chances, et surtout sa sortie a été annoncée par une campagne promotionnelle d’ampleur. Finalement, il a rencontré un large succès. (Seconde surprise : voir Benjamin Clementine dans le rôle du Héraut du Changement envoyé par l’Empereur sur Caladan pour la cérémonie de transfert de suzeraineté d’Arrakis, ce qui est étonnant après l’avoir vu sur scène à Beauregard.)

Ce succès est amplement mérité, car Dune est une épopée, mi-héroïque, mi-mystique, comme il devient très rare d’en voir au cinéma. Tout d’abord, par sa beauté visuelle. La photographie est magnifique et si parfois certains plans montrent une recherche trop appuyée de la part de Villeneuve (un plan sur les entrelacs des motifs de la tente de survie dans laquelle Paul et Jessica se sont réfugiés dans le désert, par exemple), la trichromie (les bleus sur Caladan, le gris sur Giedi Prime, et évidemment les ocres et couleurs chaudes voire le blanc sur Arrakis) donne au film une réalité visuelle à part entière : on s’immerge dans ces couleurs intenses. On aurait voulu en voir un peu plus (par exemple, la ville-capitale d’Arrakis, Arrakeen, paraît quasiment inhabitée), et on aurait aimé voir qui sont les ouvriers, les péons qui font tourner cette économie de l’épice, au-delà de ceux qui sont sauvés par Leto dans une belle scène par ailleurs. La musique de Hans Zimmer, fidèle associé de Villeneuve, si elle aussi est souvent un peu trop présente et appuyée, contribue également à créer cette atmosphère de blockbuster mystique, notamment le titre phare, « Paul’s Dream« , et ses sonorités arabisantes lors des scènes de visions ou de rêves.

Le format est en réalité un vrai plaisir, car à l’heure des séries et des films standardisés, proposer une histoire qui prend le temps d’établir une intrigue politique constitue une vraie respiration. Car l’intrigue elle-même est assez simple : les Atréides prennent possession d’Arrakis, découvrent que les Harkonnen ont saboté ce qu’ils ont laissé derrière eux, cherchent à faire alliance avec les natifs, les Fremen, mais le piège se referme sur eux par l’attaque conjointe des Harkonnen et des légions sardukar de l’empereur. Paul et Jessica parviennent cependant à s’enfuir dans le désert pour rejoindre les Fremen. Chacun de ces éléments donne lieu à des développements qui permettent d’installer les personnages, les manœuvres politiques, les enjeux à la fois en termes dramatiques et en termes de pouvoir. Et malgré cela, on a l’impression que tout va très vite.

Deux éléments ressortent davantage de cette riche toile d’intrigues et de pouvoir. Le premier est le discours sur les Fremen. Évidemment, en 2021, présenter un peuple du désert, arabisant, avec des musiques arabisantes, à la peau bronzée ou noire et louer leur indépendance, leur amour de la liberté, leur culture guerrière, c’est s’exposer à la critique. Villeneuve réifirait des stéréotypes et surtout présenterait l’islam comme attendant le messie extérieur, l’homme blanc qui viendrait délivrer les peuples opprimés (une sorte de Lawrence d’Arabie). Pourtant, Paul n’a de cesse de fustiger l’action du Bene Gesserit, l’ordre mystique qui prépare l’avènement du Kwisatz Haderach, le messie, qui a œuvré pour raviver les croyances (les « superstitions », dit-il, ce que le Dr. Liet-Kynes (Sharon Duncan-Brewster), une Fremen, dit également), et lorsqu’il est frappé par la vision la plus longue dans le film, il s’indigne devant ce futur d’une croisade menée en son nom et au nom de la foi. (Reste donc à savoir comment Villeneuve va montrer la « conversion » de Paul à cette idée, ce qu’il a commencé à faire par une réplique vers la fin du film.)

C’est d’ailleurs dans ce motif du Kwiatz Haderach que réside le second élément le plus réussi du film, à travers la relation entre Paul et sa mère Jessica. La manière dont le film met en scène leur relation est à la fois très belle, très subtile et quelque peu dérangeante. Jessica est présentée comme une épouse dévouée (et amoureuse), mais ce n’est pas cet aspect qui ressort le mieux. (D’ailleurs, de manière générale, le personnage de Leto, pourtant superbe sous les traits d’un Oscar Isaac à la barbe blanche, ressort un peu négligé par le film.) Dès la première scène dans laquelle ils partagent un petit-déjeuner, on voit l’ambiguïté de leur relation : Jessica entraîne son fils en permanence dans un but précis. Progressivement, à partir du moment où la mère révérend Gaius Helen Moham (Charlotte Rampling) vient tester Paul pour savoir s’il est le Kwiatz Haderach, la relation entre la mère et le fils se complexifie. Jessica a décidé d’avoir Paul, défiant ainsi son ordre (elle ne devait avoir qu’une fille et non un garçon), par amour pour Leto, mais aussi parce qu’elle pense que la sélection génétique opérée depuis des siècles peut porter ses fruits dans son fils. L’apprenant, Paul développe alors une relation ambiguë avec Jessica jusqu’au moment où, ayant fui tous deux dans le désert, il l’accuse d’avoir fait de lui un « monstre » (freak) tout en communiant avec elle dans leur amour filial réciproque : ils s’enlacent puis suit une très belle scène dans laquelle c’est Paul qui guide Jessica, pour ajuster sa combinaison, pour marcher dans le désert.

Tout au long de cette relation, qui parcourt le film tel un fil rouge, selon la volonté de Villeneuve, qui voulait traiter du thème du messie et du discours religieux présent dans le roman sans recourir aux monologues intérieurs en voix-off et donc uniquement dans les échanges entre la mère et le fils, Rebecca Ferguson et Timothée Chalamet sont filmés avec une sensualité évidente, au point qu’un article s’en est ému et y a vu une vision flirtant avec l’inceste. En réalité, le film parvient ainsi à développer une relation mère-fils complexe, subtile, belle sans être niaise et sans recourir aux clichés mièvres sur la maternité. D’ailleurs, il faut espérer que Villeneuve parvienne à développer une relation aussi intense entre Paul et Chani (Zendaya), car pour le moment, elle est loin d’être aussi forte. Paul et Jessica forment ainsi le duo porteur de ce premier volet.

De tout cela ressort un film puissant, souvent fort, ponctué de scènes impressionnantes, à la fois par les sentiments qui s’y développent mais aussi par des scènes d’action qui laissent pantois : l’attaque d’Arrakeen et l’affrontement entre les légions atréides qui rappellent la phalange hoplitique et les sardukar, filmée de haut, ponctuée par les flamboiements des boucliers énergétiques, est visuellement à couper le souffle. La mort de Duncan Idaho (Jason Momoa) combattant les sardukar est également traversée d’un souffle épique et les scènes avec les vers des sables sont vraiment impressionnantes, induisant ce sentiment de terreur (de sublime) qui sied à ces créatures. Tout cela fait qu’il faut vraiment voir ce film au cinéma, un second visionnage sur un écran plus petit nous a montrés la différence.

Denis Villeneuve a ainsi réussi à proposer un film épique, sentimental, mystique et visuellement bluffant. Dès lors, comment ne pas être d’accord avec cette proposition :

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