Ennio, de Guiseppe Tornatore

Ennio Morricone a bercé notre enfance à toutes et tous avec ses musiques de film qui en ont fait un compositeur digne des plus grands, un Mozart ou un Bach de notre temps. Sa mort, en 2020, a montré par l’absence à quel point il avait élevé la musique de film au rang de l’art de la composition.

C’est justement cet accomplissement incroyable que ce documentaire se propose de nous montrer : comment un trompettiste de Rome est devenu d’abord arrangeur pour le cinéma avant de composer des musiques de film d’une telle maestria qu’il a fait de cette musique populaire un véritable art.

La grande force de ce film documentaire est de nous montrer d’où vient Ennio Morricone : fils d’un musicien, entré au conservatoire quasiment par effraction et prenant des cours de composition alors qu’il n’est qu’un instrumentiste, il est déjà une anomalie sociale. Il devient néanmoins (ou justement : donc) l’un des meilleurs étudiants de son professeur, Goffredo Petrassi, et a eu la meilleure note (9,5/10) à son examen final.

Et pourtant : le voilà qui enchaîne les commandes pour la chanson populaire, faisant les arrangements de chanteurs et chanteuses de variété (formidables extraits qui donnent envie d’écouter tous ces standards de la chanson italienne auxquels il a donné leur ton : un fan a réalisé une playlist sur YouTube) et pour le cinéma (notamment pour la RAI via une société de production). En un mot : il trahit. Il ne reçoit alors que le mépris de ses pairs de la musique savante face à celui qui se prostitue (selon le mot de Petrassi) pour la musique commerciale.

Le film montre à quel point cela a été une douleur pour Ennio Morricone et à quel point il percevait son œuvre comme une revanche, un moyen enfin de gagner l’estime de ceux qu’il voyait comme ses pairs.

Les années 60 sont celles où il enchaîne ainsi les commandes tout en créant un groupe de musique expérimentale, car celui qui composait des mélodies aussi simples que magistrales ne cessait de vouloir explorer toutes les possibilités de la composition. D’ailleurs, dans les années 70, alors qu’il est devenu célèbre, il collabora avec des réalisateurs d’avant-garde pour explorer des sonorités osées, une musique exigeante (sans doute trop), souvent couplée avec des films portant sur la sexualité.

Sergio Leone et Ennio Morricone, photographie d’école de 1937

Le tournant intervient bien entendu en 1964 lors de sa collaboration avec Sergio Leone, qu’il a côtoyé sur le banc de l’école primaire, pour Une Poignée de dollars en plus. Soudain, la musique de film et de western en particulier est réinventée : elle n’est plus illustration mais véritable outil dramatique, elle raconte une histoire en elle-même (fabuleuses scènes que l’on peut revoir de l’arrivée de Claudia Cardinale à la gare dans Il était une fois dans l’Ouest ou celle de la fermeture du bar chez Moe dans Il était une fois en Amérique). Le second tournant est celui du Bon, la brute et le truand et d' »Ectasy of Gold » sur les images de Tucco courant dans le cimetière à la recherche de la tombe d’Arch Stanton.

Allez, pour le plaisir :

Ainsi que le dit Bruce Springsteen, c’était alors du jamais vu ou plutôt du jamais entendu et vu et lorsqu’il est sorti de la projection, il a couru acheter la musique, chose qu’il n’a jamais refait pour un autre film.

ll est d’ailleurs très émouvant de voir comment Sergio Leone a imaginé Il était une fois en Amérique : il décrivait les scènes à Morricone, et lui demandait la musique pour pouvoir filmer (images surprenantes de tournage où on voit De Niro jouer une scène alors que Leone faisait diffuser la musique sur le plateau, ce qui donnai aussitôt une coloration au jeu des acteurs, ainsi que De Niro lui-même le dit). La symbiose qui existe alors entre le réalisateur et le compositeur est totale. Pour le dire autrement, à partir d’un moment, Leone ne pouvait concevoir ses films qu’avec Morricone, ce que l’on a tous perçu à l’écran.

L’apogée de cet art de la musique de cinéma est sans doute atteint avec The Mission. Il est émouvant de voir que l’un des « camarades » de Morricone du conservatoire, après avoir vu et surtout entendu le film, lui ait écrit une lettre d’excuse, rendu humble par ce qu’avait réussi à créer el maestro. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard que ce soit ce film, ayant lieu au XVIIIe siècle, qui consacre Morricone, celui-ci pouvant s’en donner à cœur joie dans l’utilisation des contrepoints directement inspiré de Bach qui est son inspiration principale. Donc, je le dis plus clairement que le film ne le dit : Morricone s’est élevé au niveau de Bach.

Le film revient alors assez longuement sur l’absence de reconnaissance du milieu du cinéma. Morricone n’a pas eu l’oscar de la meilleure musique de film pour The Mission (il est allé à Round Midnight de Tavernier, musique de Herbie Hancock, alors même, ainsi que Morricone le souligne lui-même, que plus de la moitié de la musique n’était pas de la musique originale), et on sent à quel point ce fut une douleur pour lui, ce qui est somme toute assez surprenant : Morricone était déjà devenue une star, tous les réalisateurs le demandaient, le public le louait, mais il voulait la reconnaissance institutionnelle. Cela permet surtout d’évaluer à quel point l’académie des Oscars n’a jamais été capable de reconnaître ce qui est bon ou trop tard.

Le film accumule alors les témoignages en forme d’hommage, qui sont moins intéressants que l’analyse par Morricone lui-même de sa carrière, qui dominait la première partie. C’est sans doute la partie qui tire un peu en longueur.

En mêlant ainsi une interview de Morricone lui-même avec les témoignages de cinéastes et de compositeurs et proposant de très nombreux extraits de clips et de films, ce documentaire restitue avec une grande force (et une certaine tendance hagiographique, il faut bien le dire) ce que fut le parcours du plus grand compositeur de notre temps, celui qui éleva la musique de film de genre mineur au rang de véritable art, alliant le populaire à l’exigence, et qui permit, donc, à ce qu’aujourd’hui la musique de film soit devenue le lieu de la composition musicale. Moment époustouflant lorsque Joan Baez explique qu’après Saco & Vanzetti, Morricone lui a donnée un air, en lui disant d’en faire ce qu’elle voulait, ce qui a donné « Here’s to you, Nicola and Bart » ! C’est cet accomplissement que finalement Hollywood a reconnu (trop tard) et que le monde de la musique savante a également reconnu.

Le film laisse également entendre à quel point son épouse, Maria, a joué un rôle essentiel (comme toujours !) dans son œuvre, rôle resté dans l’ombre. Il évoque enfin l’approche que Morricone a de la musique, une approche mathématique, ou plutôt une approche de la gestion, de la mesure du temps, et du rythme.

Plusieurs fois, au cours du film j’ai été submergé jusqu’aux larmes par l’émotion face aux musiques de Morricone. Pour tout amateur de cinéma et de musique, ce documentaire est vraiment à voir et à entendre.

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