Tromelin, l’île des esclaves oubliés au Château des Ducs de Bretagne

L’exposition présentée à Nantes dans l’une des ailes du Château des Ducs de Bretagne s’est terminée samedi 30 avril, nous avons donc été parmi ses derniers visiteurs. Ayant beaucoup aimé la bande dessinée associée à l’exposition, nous avions hâte de la voir (pour un rappel sur le travail de Sylvain Savoia, il faut aller lire notre article ici). L’intérêt de la bande dessinée résidait dans l’association entre l’écriture de fiction (autour du naufrage et du récit de la vie des rescapés sur l’île) et le récit documentaire sur la deuxième campagne de fouilles archéologiques en 2008 (après celle de 2006 et avant les deux dernières en 2010 et en 2013) à laquelle a pris part l’auteur Sylvain Savoia. L’exposition associe, elle, recherche historique à partir des archives sur l’événement et recherche archéologique à partir des quatre campagnes de fouilles.

La première partie de l’exposition se focalise sur l’organisation de l’expédition, en détaillant la construction du navire, la constitution de son équipage, son armement et ses missions. Après avoir situé l’île de Tromelin et détaillé ses caractéristiques (il s’agit en effet d’une île volcanique de l’océan Indien, se situant au maximum à huit mètres au-dessus du niveau de la mer), les premières vitrines d’exposition exposent le contexte de la guerre de Sept Ans, puis la naissance et les statuts de la Compagnie des Indes pour ensuite détailler la flotte française (en précisant le coût et l’importance de la construction navale pour le commerce). On peut également se rendre compte du travail fait à Bayonne sur la flûte L’Utile, un des navires de la Compagnie des Indes Orientales,  pour l’armer avant qu’il ne prenne la mer car en pleine guerre avec l’Angleterre, il n’est pas question de prendre la mer depuis Brest ou Lorient. Le 17 novembre 1760, L’Utile quitte donc Bayonne pour rejoindre l’île de France (l’île Maurice actuelle). Lafargue, le capitaine du navire, commande alors un équipage de 140 hommes.

Reconstitution de l’île de Tromelin

Des vitrines d’exposition présentent les principales marchandises transportées par la Compagnie des Indes comme le café, les épices, le coton et la porcelaine et détaille l’organisation à bord des vaisseaux ainsi que le système de ravitaillement mis en place pour assurer la survie des hommes pendant les longs voyages. L’Utile est un navire marchand qui n’a pas l’autorisation de faire le commerce d’esclaves. Après un périple de 147 jours, la flûte arrive le 12 avril 1761 sur l’île de France, sans encombre, avec un équipage complet. Lafargue quitte alors l’île pour se rendre  à Madagascar, où il achète comme prévu des vivres (bœuf et riz) mais également 160 esclaves. Conscient du caractère illégal de son achat, Lafargue avait envisagé de se rendre d’abord sur l’ile de Rodrigue pour les vendre (et faire ainsi disparaitre sa transaction) puis sur l’île de France pour apporter les vivres. Des vitrines présentent alors le système du commerce triangulaire, un système régulé auquel n’appartient pas L’Utile. Il est clair pourtant que Lafargue avait prévu dès Bayonne l’achat de ces esclaves puisqu’il disposait à Madagascar des sommes suffisantes.

Première salle d’exposition, de la construction de l’Utile jusqu’à son naufrage avec des tonalités couleur bois

En retour vers l’île de Rodrigue, il est alors conscient qu’une île, l’île de sable (Tromelin), se situe quelque part sur sa route mais les cartes à sa disposition ne lui permettent pas de la situer avec exactitude. Le 31 juillet 1761, après avoir dérivé sur des trajectoires imprécises, L’Utile fait naufrage sur l’île de sable : 18 marins et 70 esclaves périssent, mais 210 rescapés parviennent à atteindre la plage, parmi eux le premier Lieutenant Castellan et l’écrivain de bord. Ce sont d’ailleurs des extraits exposés du journal de l’écrivain de bord qui nous détaillent le comportement de Lafargue après le départ de Madagascar. Travaillant sur des cartes erronées, comme c’est encore le cas à l’époque, et visiblement suite à un conflit d’interprétations des cartes entre lui et le pilote, Lafargue précipite son navire vers un destin funeste. Un montage numérique permet au visiteur de récapituler le parcours de l’Utile depuis Bayonne jusqu’à son naufrage sur l’île de Tromelin.

La deuxième salle d’exposition, avec des draps blancs, représente l’espace de l’île, et des malles archéologiques matérialisent des pôles thématiques.

Nous passons alors dans la deuxième partie de l’exposition : derrière des draps blancs, nous pénétrons dans l’espace dédié à la vie des rescapés sur l’île ; nous quittons le domaine de l’histoire pour entrer dans celui de l’archéologie. Pendant deux mois, les rescapés vont organiser leur vie sur l’île, à l’aide notamment des débris du navire : ils construisent un four, un puits et décident de bâtir une embarcation dans le but de rejoindre Madagascar. Un accord entre Castellan et les rescapés esclaves est conclu : en l’échange de leur aide, les esclaves pourront embarquer en hommes libres. Après deux mois de travaux, l’embarcation quitte l’île avec à son bord les marins tandis que, faute de place, les esclaves sont abandonnés sur l’île, avec la promesse que les survivants viendront les rechercher dès que possible. Les fouilles archéologiques ont permis de déterminer les conditions de vie sur l’île : le puits a été retrouvé de même que des éléments du four, des ustensiles, et plus impressionnant, des vestiges d’habitation en pierre construites par les rescapés (ce qui contrevenait aux tabous sacrés de Madagascar où seuls les morts devaient habiter dans des constructions en pierre). Organisé autour de pôles thématiques, l’exposition rend compte de l’organisation savante mise en place par les rescapés pour assurer leur survie pendant quinze ans.

Maquette des lieux d’habitation des rescapés : en gris, on peut voir les bâtiments de la station météo, et dans le sol les constructions dégagées par les fouilles.

Enfin, la dernière partie de l’exposition se focalise sur le sauvetage des rescapés et sur l’effet de cet événement dans l’opinion et dans les mémoires. Sur son embarcation de fortune, Castellan parvient à rejoindre Madagascar. Il commence alors à alerter ses supérieurs pour organiser une nouvelle expédition, mais la guerre faisant rage et le sort de ses esclaves important peu, Castellan n’obtient pas l’accord pour repartir. Pourtant ce dernier ne lâche pas l’affaire, deux expéditions partiront finalement pour l’île de sable, sans parvenir à aborder à cause du vent. Une troisième expédition parvient en aout 1775 à envoyer une chaloupe aux abords de l’île, mais malheureusement le vent empêche le navire d’approcher plus près et un marin est éjecté du bateau et se retrouve abandonné comme les rescapés. En juillet 1776, les rescapés racontent que le marin ainsi que six survivants, dont les trois derniers hommes de la communauté, quittent sur un radeau l’île de sable. Ils disparaissent vraisemblablement en mer. Quinze ans et deux mois après le naufrage, le 29 novembre 1776, Jacques Marie de Tromelin parvient à sauver les derniers rescapés du naufrage : il ne reste alors sur l’île que sept femmes et un nouveau-né de huit mois (probablement le fils du marin depuis disparu). Ce dernier deviendra pupille du Roi et sera prénommé Moïse, comme l’atteste son livret d’adoption. L’événement fera grand bruit dans l’opinion, alors secoué par la question de l’esclavage, et nourrira toute une littérature du naufrage.

Détail des déplacements de L’Utile entre l’île Maurice, Madagascar et l’île de Tromelin.

Puis, il tombera dans l’oubli. Jusqu’en 2006, date de la première campagne de fouille archéologique, l’ile de Tromelin habitera une station météo (comme c’est encore le cas), la construction de cette station va d’ailleurs endommager l’espace où s’étaient réfugié les rescapés et où ils avaient construits leurs habitations. Malgré tout, les quatre campagnes de fouille ont permis de comprendre comment ils avaient survécu et surtout comment ils s’étaient organisés, seuls sur l’île. Elle permet, en démontrant que ces esclaves ont su re-créer non seulement les conditions matérielles de leur survie, mais également ré-inventé leur organisation sociale, de leur rendre leur dignité d’humains, dont la négation même les a forcés à se réinventer.

Une exposition très bien agencée, qui permet de comprendre cet événement et surtout de le situer dans son époque. Seul bémol : il aurait été bon que la bande-dessinée soit davantage intégrée. Sans présenter l’ensemble de l’ouvrage, quelques exemples de plus auraient été les bienvenus (pour aller plus loin, voir le plan de l’exposition et son parcours).

Dans les deux salles d’exposition, quelques extraits de la bande dessinée sont présentés au public

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